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Résistance

Ruben Um Nyobè, le greffier qui a plaidé le Cameroun devant l'ONU

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Le 17 décembre 1952, un commis-greffier camerounais demande devant une commission des Nations unies une date pour l'indépendance de son pays. Six ans plus tard, il est abattu dans la forêt de la Sanaga-Maritime et son corps est exposé en public.

Le 17 décembre 1952, à New York, un homme de trente-neuf ans prend la parole devant la quatrième commission de l'Assemblée générale des Nations unies. Il n'est pas diplomate. Il est commis-greffier de tribunal, le fonctionnaire qui rédige et classe les actes des autres. Il s'appelle Ruben Um Nyobè, il vient du pays bassa, au Cameroun, et il demande deux choses avec les mots d'un juriste : « l'unification immédiate de notre pays » et des « solutions véritables qui permettront aux Camerounais d'accéder à leur indépendance dans un avenir raisonnable ».

Estrade de l'Assemblée générale de l'ONU à New York en 1952, sous l'emblème des Nations unies, avec trois hommes assis et debout au pupitre
La salle de l'Assemblée générale des Nations unies à New York, photographiée le 10 novembre 1952 — le jour où le secrétaire général Trygve Lie annonce sa démission, cinq semaines avant l'intervention de Ruben Um Nyobè devant la quatrième commission.

Nations unies, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Ce n'est pas une révolte. C'est une réclamation, et elle a une base écrite.

Un territoire confié, pas conquis : la tutelle de 1946

Soldats britanniques embarquant sur un navire à Freetown en 1914
Des troupes britanniques embarquent à Freetown, en Sierra Leone, en septembre 1914, pour l'attaque du port de Douala, alors sous administration allemande. C'est cette campagne militaire de la Première Guerre mondiale qui aboutit, après la défaite allemande, au partage du Kamerun entre la France et la Grande-Bretagne.

Agence Rol / Bibliothèque nationale de France (Gallica)Domaine publicSource

Après la Première Guerre mondiale, le Kamerun allemand est partagé : la France reçoit la plus grande part, la Grande-Bretagne deux bandes le long du Nigeria. Le statut juridique n'est pas celui d'une colonie. C'est un mandat de la Société des Nations, puis, après 1946, une tutelle des Nations unies. L'article 76 b de la Charte de l'ONU fixe la mission de la puissance administrante : favoriser « le développement progressif vers la capacité à s'administrer eux-mêmes ou l'indépendance ».

Sur le terrain, la vie quotidienne dit autre chose : travail forcé sur les chantiers et les plantations, indigénat, ce régime qui permet de punir sans juge. La loi du 11 avril 1946, portée par Félix Houphouët-Boigny, pose « l'interdiction absolue du travail forcé » dans les territoires. C'est dans cette brèche que naît une génération de syndicalistes, puis un parti.

Le 10 avril 1948, à Douala, dans le quartier Bassa, quelques hommes fondent l'Union des Populations du Cameroun au café-bar Chez Sierra. Le programme tient en deux mots : indépendance et réunification — recoller les deux Cameroun séparés par les vainqueurs de 1918. Rien d'illégal : ce sont exactement les termes de la tutelle. L'administration ouvre pourtant des dossiers dès la naissance du parti. Les travaux sur la police au Cameroun français montrent que, dès 1947-1948, les postes de police territoriaux sont réorientés vers des missions de renseignements généraux ; les effectifs passent de 500 agents en 1949 à 650 en 1955.

Trois fois à la tribune, et un mot traité comme une subversion

Um Nyobè, que ses camarades appellent Mpodol — celui qui porte la parole — choisit une arme qu'il connaît : le dossier. Il multiplie les pétitions au Conseil de tutelle ; les archives des Nations unies conservent les communications du « Comité Um Nyobè de l'Union des Populations du Cameroun ». Il revient à la tribune en 1953, puis en 1954. Trois fois.

Au pays, le même discours devient une pièce à charge. L'UPC est présentée comme un relais du communisme international, ses dirigeants décrits comme formés « au-delà du rideau de fer, à Moscou, à Varsovie, à Prague ». L'étiquette dispense de répondre aux arguments. Le refus français, lui, s'explique par un calcul que les historiens du nationalisme camerounais lisent sans mystère : la France d'après-guerre rebâtit sa puissance sur l'Union française, et le Cameroun qui part créerait un précédent pour toute l'Afrique française.

Fin novembre 1954, Roland Pré est nommé haut-commissaire à Yaoundé ; il prend ses fonctions le 29 décembre. Les sources le disent « déterminé à liquider l'UPC ». Une étude universitaire consacrée à cette période parle d'une « stratégie de provocations juridico-policières délibérées destinées à forcer les leaders nationalistes à la confrontation ».

Mai 1955 : neuf morts selon Le Monde, une centaine selon L'Humanité

Portrait de René Coty en 1954
Le président de la République René Coty, photographié en 1954. C'est lui qui signe, le 13 juillet 1955, le décret dissolvant l'UPC.

Nationaal Archief / Anefo (Pays-Bas), via Wikimedia Commons — CC0CC0 1.0Source

Le 22 mai 1955, les émeutes commencent à Douala et à Mbanga, puis s'étendent à Nkongsamba, Édéa, Yaoundé et Bafang. La répression dure jusqu'au 30 mai. Neuf jours.

Le bilan n'a jamais été établi de façon commune. Le Monde, le 30 mai 1955, rapporte « neuf morts et une quarantaine de blessés ». L'Humanité, le 8 juin, journal engagé dans l'autre camp, écrit « une centaine de morts, plusieurs centaines de blessés ». Aucune des deux versions n'est tranchée ici. Le 13 juillet 1955, un décret signé par le président René Coty dissout l'UPC ; Roland Pré en tire l'arrêté n° 4809 du 15 juillet.

Les dirigeants passent au Cameroun britannique. Kumba devient leur point de chute : Félix-Roland Moumié y exerce la médecine, Abel Kingué et Ernest Ouandié, instituteur, s'y retrouvent. Um Nyobè, lui, ne quitte pas le pays. Il est entré dans la clandestinité avant même les émeutes de mai, dans les forêts de la Sanaga-Maritime, son pays natal, et il continue d'écrire et d'organiser depuis la clandestinité. À ce stade, il n'y a pas de lutte armée.

Décembre 1956 : le boycott, les sabotages, deux candidats tués à la machette

André-Marie Mbida prononçant un discours à Yaoundé en 1957
André-Marie Mbida, chef du gouvernement autonome du Cameroun, prononce un discours à Yaoundé le 10 mai 1957, quelques jours avant sa nomination officielle comme Premier ministre.

Parti des Démocrates Camerounais (PDC), via Wikimedia CommonsCC BY-SA 3.0Source

La loi-cadre de 1956 ouvre une autonomie interne ; de nouvelles élections sont fixées au 23 décembre 1956. Depuis le maquis, Um Nyobè pose ses conditions : amnistie, et légalisation du parti dissous. Sans cela, l'UPC ne participera pas. Les conditions sont ignorées.

Les 2 et 3 décembre 1956, une assemblée clandestine se tient à Makaï, près d'Eséka. Elle décide le boycott et crée le Comité National d'Organisation. Dans les nuits qui précèdent le scrutin, des lignes téléphoniques sont sectionnées, des voies ferrées coupées, des ponts routiers détruits entre Douala-Édéa et Yaoundé. Le jour du scrutin, des bureaux de vote brûlent.

La violence frappe aussi entre Camerounais. Deux candidats aux élections, le docteur Charles Delangué et M. Mpouma, sont tués à la machette près de la mission catholique de Bot-Makak, dans les jours du 17 au 19 décembre 1956. Le scrutin a lieu, l'assemblée est élue, et un gouvernement autonome se forme en mai 1957 : André-Marie Mbida devient Premier ministre.

La ZOPAC : vider les villages pour prendre un homme

Le 9 décembre 1957, l'administration crée la Zone de Pacification de la Sanaga-Maritime, QG à Eséka, sous les ordres du lieutenant-colonel Lamberton, vétéran d'Indochine. Les travaux universitaires sur cette zone parlent d'une importation directe de doctrine : la guerre contre-révolutionnaire pensée en Indochine et en Algérie, dont le principe classique veut qu'on assèche le milieu pour isoler le combattant.

Le regroupement est annoncé par le gouvernement Mbida. Le Monde du 12 novembre 1957 rapporte le discours : regroupement de tous les hameaux, interdiction de circuler la nuit hors des centres d'Édéa, Éséka et Ngambè. Sur le terrain, cela veut dire des huttes déplacées le long des routes, des listes affichées, des appels nocturnes, des sanctions collectives, des laissez-passer, des zones interdites. Des dizaines de milliers de personnes sont déplacées à l'intérieur de leur propre région. L'objectif est écrit dans les travaux consacrés à cette zone : retirer la population de l'influence des combattants.

Pendant de longs mois, les patrouilles resserrent le cercle autour de Boumnyebel. Um Nyobè continue d'y rédiger ses mémorandums pour l'ONU.

13 septembre 1958 : le corps exposé

Ahmadou Ahidjo accueilli à la gare de Kiel en 1963
Le président du Cameroun Ahmadou Ahidjo, accueilli à la gare de Kiel (Allemagne) le 2 mai 1963 lors d'une visite d'État. Ahidjo devient Premier ministre du Cameroun en 1958 et reste au pouvoir vingt-quatre ans.

Friedrich Magnussen / Stadtarchiv Kiel, via Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0 DECC BY-SA 3.0Source

Ce jour-là, dans la forêt près de Boumnyebel, une patrouille surprend le campement. Ruben Um Nyobè est abattu. Son corps est traîné, puis exposé publiquement. Il avait quarante-cinq ans. Il n'a pas vu l'indépendance qu'il était allé demander trois fois à New York.

Dans les semaines qui suivent, son ancien secrétaire Théodore Mayi Matip sort du maquis avec une partie des chefs bassa. Le processus va jusqu'aux élections d'avril 1959, où une liste « Réconciliation et Indépendance Nationale » l'emporte : les historiens y voient la fin de la branche combattante de l'UPC en pays bassa. Au même moment, à Yaoundé, Mbida tombe — c'était février 1958 — et Ahmadou Ahidjo devient Premier ministre. Il restera au pouvoir vingt-quatre ans.

Le Cameroun français accède à l'indépendance le 1er janvier 1960. L'UPC est toujours interdite.

Trente-trois ans de silence, puis une loi

Pendant des décennies, l'État camerounais a tenu ces hommes hors du récit officiel : des publications de propagande et les programmes scolaires les rangeaient parmi les bandits ou les terroristes, quand ils étaient mentionnés. Le tournant est une loi : la loi n°91/022 du 16 décembre 1991 porte réhabilitation de certaines figures de l'histoire du Cameroun, et cite Ruben Um Nyobè, Félix-Roland Moumié et Ernest Ouandié aux côtés d'Ahmadou Ahidjo.

Trente-quatre ans plus tard, le 30 juillet 2025, dans une lettre au président Paul Biya rendue publique le 12 août, le président français Emmanuel Macron écrit, sur la base du rapport de la commission mixte franco-camerounaise remis en janvier 2025 : « Une guerre a eu lieu au Cameroun, au cours de laquelle les autorités coloniales et l'armée française ont exercé une violence répressive de nature multiple. »

Le mot que Ruben Um Nyobè était allé prononcer devant la quatrième commission en 1952 avait mis soixante-treize ans à être écrit dans une lettre officielle.

Nos sources

  1. Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971)Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob Tatsitsa (2011)
  2. Le discours de Ruben Um Nyobè à l'ONU en 1952, en intégralitéJeune Afrique (texte primaire) (1952 / publication en ligne)Consulter
  3. Charte des Nations unies, article 76 b (régime de tutelle)Organisation des Nations unies (1945)Consulter
  4. Communication du Comité Um Nyobè de l'Union des Populations du Cameroun (pétitions UPC)UN Digital Library, notice 3836398 (à partir de 1952)
  5. La France au Cameroun 1945-1971 — chapitre « Aux origines de la ZOPAC : l'importation d'une doctrine militaire en Sanaga-Maritime »ouvrage académique (Cairn) ()
  6. Journal de marche de la ZOPAC 1957-1958Service historique de la Défense (1957-1958)
  7. Bilan des émeutes de mai 1955 : « neuf morts et une quarantaine de blessés »Le Monde (30 mai 1955)
  8. Bilan des émeutes de mai 1955 : « une centaine de morts, plusieurs centaines de blessés »L'Humanité (8 juin 1955)
  9. Police et renseignement au Cameroun françaisPresses universitaires de Rennes (OpenEdition) ()
  10. Discours d'André-Marie Mbida sur le regroupement des hameauxLe Monde (12 novembre 1957)
  11. Le problème national kamerunais (édition des écrits d'Um Nyobè) ; Radical Nationalism in CameroonAchille Mbembe ; Richard Joseph ()
  12. Loi n°91/022 du 16 décembre 1991 portant réhabilitation de certaines figures de l'histoire du CamerounPrésidence de la République du Cameroun (prc.cm) (1991)
  13. Lettre du président Macron au président Biya reconnaissant qu'« une guerre a eu lieu au Cameroun »France 24, Jeune Afrique, Euronews, Franceinfo (dépêches convergentes) (30 juillet 2025)

Comment nous avons écrit cette histoire

Cet article est tiré du dossier de vérification de la série MAQUIS du studio, contre-vérifié claim par claim en juillet 2026. Il ne retient que les faits classés vérifiés, et laisse de côté ce que cette contre-vérification a fait tomber ou n'a pas pu doubler : la date de mort d'Abel Kingué, la borne haute « des milliers » de morts à New-Bell, la durée de « onze mois » de la ZOPAC, une troisième revendication d'Um Nyobè sur le contrôle des élections. Les bilans humains de mai 1955 restent contestés : les deux versions sont données avec leur source, aucune n'est tranchée ici. Rien ne relève ici de la tradition orale : l'ensemble repose sur des archives, des textes primaires (Charte de l'ONU, discours de 1952, pétitions, presse d'époque) et des travaux académiques. Les accusations sont attribuées à qui les porte.

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