Résistance
Madola ma Dimale, le roi batanga fusillé le 8 août 1914
Après un règne que la presse camerounaise fait commencer en 1862, Madola ma Dimale est exécuté par les Allemands à Ndoua le 8 août 1914. Son peuple est ensuite déporté loin de la mer, et revient par la mer à Kribi le 9 mai 1916.
Le 8 août 1914, des soldats allemands emmènent un vieil homme hors de sa côte, vers l'intérieur, jusqu'à Ndoua, un village posé au bord de la route qui relie Kribi à Lolodorf. L'homme est roi. Il s'appelle Madola ma Dimale, et il règne sur les Batanga de la côte depuis 1862 selon Cameroon Tribune. Ndoua est à une cinquantaine de kilomètres de son village natal. C'est là que l'historien Joseph Owona le place devant ce qu'il nomme un peloton d'exécution.
Cinquante-deux ans sur la côte de Kribi
Cameroon Tribune fait courir son règne de 1862 à 1914 : cinquante-deux ans de trône au moment où les Allemands viennent le chercher. C'est la seule publication ouverte du dossier à donner cette date de début. Son territoire, c'est la côte de Kribi, au sud du Cameroun actuel. Les Batanga sont un peuple sawa, un peuple de la côte, venu de l'intérieur par la Sanaga et le Nyong avant de s'installer face à la mer. Bongahélé, son village de naissance, se trouve à une dizaine de kilomètres de Kribi ; on l'appelle aujourd'hui la capitale culturelle batanga.
Ce roi n'est pas un homme qui ferme sa côte. C'est sous son règne que la première chapelle de mission protestante s'installe à Bongahélé, en 1865. La fiche du documentaire que Serge Pouth lui a consacré en 2025 lui attribue un rôle direct dans l'entrée de la mission presbytérienne américaine sur cette côte. Autrement dit, l'étranger arrive d'abord par une porte que Madola ouvre lui-même.
Les Allemands, eux, arrivent autrement. Missionnaires et commerçants s'installent à Kribi à partir de 1889. Puis vient ce que les Batanga retiennent de cette présence : le travail forcé. Deux notices encyclopédiques, celle du peuple batanga et celle de Kribi, en font l'objet même de la résistance menée par Madola. Le roi voit ce que l'administration allemande fait de ses hommes, et il s'y oppose.
Août 1914 : la côte devient un front

Bundesarchiv, Bild 146-2006-0024 / CC BY-SA 3.0 DE, via Wikimedia CommonsCC BY-SA 3.0 DESource
La guerre européenne bascule la situation en quelques jours. Les Britanniques et les Français attaquent le Kamerun allemand par la mer. La côte de Kribi, avec ses plages ouvertes et ses pêcheurs qui connaissent chaque passe, cesse d'être une périphérie commerciale : elle devient un flanc exposé.
Le commandement allemand craint que les Batanga ne passent du côté des Alliés — le Mémorial de la Tragédie de Batanga et la fiche du documentaire de Pouth donnent tous deux cette crainte comme le mobile de ce qui suit. Ce n'est pas une bataille perdue qui condamne Madola. C'est un calcul : neutraliser l'homme autour duquel un peuple entier pourrait se retourner.
Ndoua, le 8 août 1914

Auteur non identifié, scan de History of Cameroon Since 1800 (Victor Julius Ngoh) / Wikimedia CommonsDomaine publicSource
Ils l'emmènent donc loin de l'eau. Owona écrit qu'il est « exécuté à Ndoua, sur la route Kribi - Lolodorf le 8 août 1914 ». Le Mémorial de la Tragédie de Batanga retient la même date, et la notice de Bongahélé situe le lieu « à Ndoua près de Bipindi ».
Owona rapporte aussi ses derniers mots :
Devant ses assassins du peloton d'exécution, il prononça ces paroles prophétiques : « vous n'aurez pas le Cameroun. »
Cette phrase demande une précaution. Elle est attribuée nommément à Madola par la seule source académique du dossier, et c'est pourquoi elle figure ici. Mais une formule presque identique est prêtée à Martin-Paul Samba, fusillé le même jour : le Journal du Cameroun lui fait dire « Tuez-moi, mais vous n'aurez plus jamais le Cameroun. » Une phrase peut voyager d'un martyr à l'autre dans la mémoire d'un pays. Celle-ci est peut-être de Madola ; elle est en tout cas écrite comme telle dans un livre publié en 2023.
Le mode de mise à mort n'est pas non plus unanime. Owona parle de peloton d'exécution, le Journal du Cameroun écrit que « Henri Madola, chef supérieur de Kribi (Grand Batanga) » a été fusillé. La notice encyclopédique consacrée au peuple batanga, elle, écrit qu'il a été pendu. Nous suivons ici les deux sources les plus solides, qui disent la fusillade, en signalant l'autre version.
Quatre hommes, un seul 8 août

Auteur non identifié, vers 1902 / Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Auteur non identifié, août 1914, via peuplesawa.com / Wikimedia CommonsDomaine publicSource
Ce même jour, à Douala, l'administration allemande pend Rudolf Duala Manga Bell et son secrétaire Ngoso Din. Le Journal du Cameroun, qui nomme les quatre exécutés de cette journée avec leur mode d'exécution, rapporte les mots de Manga Bell : « Dieu que J'implore, que ce sol ne soit plus jamais foulé par des Allemands ». Martin-Paul Samba est fusillé le même 8 août.
Quatre hommes, une seule date. Des quatre, Madola ma Dimale est celui dont le nom circule le moins : il a fallu un livre de 2023 et un documentaire de 2025 pour le remettre dans le récit de cette journée.
La déportation, et le retour du 9 mai 1916

L'exécution du roi n'est que la première moitié de l'opération. Les Batanga sont ensuite chassés de leur terre et poussés loin de leur côte. Le Mémorial de la Tragédie de Batanga et la notice du peuple batanga décrivent ce déplacement forcé : les Banoho vers le Sud-Ouest, les Bapuku vers Sangmélima. Certains partent à pied, d'autres par bateau. Il y a la faim, il y a la maladie.
Pour un peuple de pêcheurs, cela veut dire des années sans la mer qui les nourrit. La durée exacte de cet exil n'est pas la même selon les publications : le Mémorial de la Tragédie de Batanga le date de 1914 à 1916, la fiche du documentaire de Pouth de 1915 à 1916.
Le 9 mai 1916, les survivants reviennent par la mer et touchent Kribi. La déportation est le fait du commandement allemand ; le retour, celui des Alliés — une notice les confond et attribue l'exil aux Alliés, ce que les autres sources contredisent.
Depuis, chaque 9 mai, les Batanga refont ce retour par l'eau. Ils descendent dans la mer, il y a un bain sacré, des défilés, des danses. Ils appellent cette fête le Mayi, du nom du mois de mai, en mémoire du jour où ils ont retrouvé leur côte.
Ses os sont revenus à Bongahélé
Le corps du roi, lui, est resté au bord de cette route de l'intérieur, à cinquante kilomètres de chez lui. Cameroun Express, qui rendait compte de la commémoration du 8 août 2022, cent huit ans après, rapporte que sa famille est allée chercher sa dépouille et l'a ramenée à Bongahélé, le village où il était né. La date de ce retour varie selon les publications ; nous ne la donnons pas.
En 2025, un documentaire de cinquante minutes, signé Serge Pouth, a porté son nom devant un festival à Cannes, avec le témoignage d'un de ses arrière-arrière-petits-fils. C'était cent onze ans après Ndoua.
Nos sources
- Kamerun : les résistants oubliés de l'hinterland Sud à la pénétration allemande (1889-1918), L'Harmattan, ISBN 978-2-14-033696-6 — Joseph Owona (2023)Consulter
- Batanga Tragedy Memorial (Mémorial de la Tragédie de Batanga) — Wikipédia ENConsulter
- Aux martyrs camerounais du 08 août 1914 — Journal du CamerounConsulter
- Madola ma Dimale, roi des Batanga, un résistant méconnu (documentaire, 50 min), fiche du Festival International du Film Panafricain de Cannes — Serge Pouth (2025)Consulter
- Cinéma : le roi Madola sur grand écran — Cameroon TribuneConsulter
- Commémoration de la mort du roi Madola, 108 ans après — Cameroun Express (2022)Consulter
- Bongahele — Wikipédia FRConsulter
- Batanga (peuple) — Wikipédia FRConsulter
- Kribi — Wikipédia FRConsulter
Comment nous avons écrit cette histoire
Cet article repose sur dix sources réellement ouvertes, dont une seule de rang académique : le livre de Joseph Owona (L'Harmattan, 2023), qui porte les deux éléments les plus lourds du récit, l'exécution du 8 août 1914 à Ndoua et les paroles prononcées devant le peloton. Le reste vient de la presse camerounaise, de la fiche du documentaire de Serge Pouth et de notices encyclopédiques. Plusieurs points restent ouverts et sont dits comme tels : le mode d'exécution, fusillade chez Owona et le Journal du Cameroun, pendaison dans une notice encyclopédique ; l'année de naissance du roi, contradictoire selon les publications, donc absente ici ; la date du retour de sa dépouille, également variable, donc non donnée. Aucun bilan chiffré de la déportation n'est avancé : celui qui circule n'a été trouvé dans aucune source consultable. Les récits transmis oralement autour de la tombe n'ont pas pu être rattachés à une collecte identifiable et ont été laissés de côté.
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