Résistance
Gertrude Omog, dix-sept pages écrites depuis le maquis
En juin 1955, une militante camerounaise écrit dix-sept pages depuis une cachette et les envoie au Secrétaire général des Nations unies. Le document existe toujours, sous la cote T/PET.5/674.
Un commissaire de police français garde son chapeau sur la tête pendant l'hymne. Une jeune femme le remarque. Elle fait interrompre le chant, et demande à l'homme d'ôter son chapeau — puis son revolver. Elle raconte plus tard qu'il a maugréé, éructé, et fini par obéir devant tout le monde. Elle nomme ce policier : le commissaire Carré.
Cette scène, Gertrude Omog l'a racontée elle-même, dans un texte à la première personne recueilli par l'UPC. Elle ajoute que c'est à partir de ce jour-là que les dirigeants du parti ont su, selon ses mots, qu'ils avaient « une alliée sûre ». Le détail n'est pas une coquetterie de mémoire : le même commissaire Carré réapparaît, sous la plume de la même femme, dans un document que rien ne relie à ce récit — une pétition adressée aux Nations unies, où elle écrit le nom de « l'inspecteur de police des renseignements généraux, un fonctionnaire français CARRÉ ».
Elle sort de la première promotion de l'École des cadres de l'UPC, en 1955
Ce qui est établi par l'archive et par la recherche universitaire commence là. Meredith Terretta, historienne de l'Union démocratique des femmes camerounaises — l'UDEFEC —, la trouve dans la liste des diplômées de la première promotion de l'École des cadres de l'UPC, qui se tient du 18 mars au 21 avril 1955. Elle la trouve aussi parmi les contributrices régulières de Femmes kamerunaises, l'organe officiel de l'UDEFEC dirigé par Marthe Moumié. Et elle la place parmi les femmes qui discutent, avec Marie-Irène Ngapeth-Biyong, Marthe Ouandié et Emma Mbem, la fondation d'un parti de femmes aux côtés de l'UPC.
Elle raconte de son côté un chemin plus ancien : le certificat d'études près d'Édéa, puis l'école des infirmières d'Ayos. Elle dit avoir commencé à faire campagne le 3 avril 1955, à l'Ouest et dans le Moungo, et que des femmes venaient l'écouter par curiosité, parce que jusque-là les meetings étaient toujours présidés par des hommes. Elle dit encore avoir été cooptée, en 1955, au comité directeur de l'UPC. Ces éléments-là viennent d'elle seule ; ils ne sont recoupés par aucune archive.
La formation de mars-avril 1955 n'est pas terminée quand la répression tombe. Les 19 et 25 avril, la police perquisitionne le siège de l'UPC. La première descente a lieu deux jours avant la clôture de l'École des cadres.
« Dont moi-même arrêtée sans raison »
C'est elle qui l'écrit, en juin, dans sa pétition. Elle décrit « des perquisitions odieuses, illégales et à caractère martial » au siège du parti, et des arrestations massives, « dont moi-même arrêtée sans raison ».
Puis elle décrit la détention.
Durant notre séquestration au Commissariat Central, nous dûmes être victimes d'odieuses tortures et cela de la part d'officiers de police judiciaires français, c'est-à-dire par des hommes de loi qui connaissent le caractère de forfait de pareils crimes, et par surcroît sur des femmes dont une mère d'enfant en bas âge.
Meredith Terretta reprend ce fait dans son article de 2007 : Gertrude Omog a été torturée pendant sa détention. La phrase de la pétition va plus loin que le récit de sa propre souffrance. Elle pointe la qualité des tourmenteurs : non pas des soldats égarés, mais des officiers de police judiciaire, des professionnels du droit qui savent comment un tel acte se nomme.
Dans les mêmes pages, elle rapporte ce qu'elle a vu de la détention des autres. « C'est ainsi que le bébé de Ruben UM NYOBE fut arraché à sa mère et confié à l'assistance sociale », écrit-elle, « privant cet enfant des soins de sa mère ».
Elle écrit dix-sept pages et les signe « Maquis, le 14 juin 1955 »

René Coty en 1954 — Wikimedia Commons, domaine publicCC0 1.0Source
On ne sait pas comment elle est sortie. Aucune source ne décrit sa libération. On sait seulement qu'en juin 1955 elle n'est plus en détention, et qu'elle n'a plus d'adresse à donner.
La lettre part vers « Monsieur le Secrétaire Général de l'Organisation des Nations Unies, Lake-Success NEW YORK (U.S.A.) ». Dix-sept pages, en français. En haut, à la place de l'adresse : « Maquis, le 14 juin 1955 ». En bas, la signature : « (s.) (G. OMOG) ». Et une qualité déclarée, une seule : « Membre de l'Union Démocratique des Femmes Camerounaises ».
Elle explique elle-même l'absence d'adresse complète : « c'est parce qu'actuellement le gouvernement de Roland PRÉ vient de recruter 100 indicateurs de police pour chercher tous les dirigeants politiques afin de les condamner. » Pour recevoir une réponse, elle donne une boîte de repli : chez Jean Gwodog, 13 rue des Messageries, Paris.
Le reste du document est un relevé. À Loum, écrit-elle, « c'est un prêtre français, le R.P. BERNARD qui tire le premier sur deux personnes mortes sur le champ dont une femme enceinte, puis se dirige à l'école où il tire sur des enfants ». À Douala, au marché de New-Bell, trois camions militaires arrivent avec des militaires armés, qui « saccagèrent les denrées des femmes après les avoir assommées des coups violents » ; le 25 mai 1955, vers 15 heures 30, un gendarme européen tire, il y a des blessés graves et deux morts. Sur le bilan d'ensemble, elle ne triche pas : « Le nombre des morts reste ignoré tant des autorités que des autochtones. »
Elle met en cause le Haut-Commissaire Roland Pré, le docteur Aujoulat, et jusqu'au chef de l'État français : « Un haut magistrat, le premier magistrat de France, M. René COTY cautionne la politique d'un homme qui tue des femmes enceintes. » Et elle parle en son nom de femme : « C'est en ma qualité de citoyenne camerounaise et de femme du monde convaincue de l'idéal de l'ONU... que je vous adresse cette requête. »
Sa septième demande tient en une ligne : l'indépendance et l'unification immédiates
La pétition finit par sept demandes numérotées. Le rapatriement immédiat et inconditionné de Roland Pré. La libération de tous les condamnés politiques, « dont le nombre reste ignoré et la résidence inconnue ». La fin des poursuites contre les dirigeants des mouvements progressistes. L'indemnisation par la France des dommages subis, et la condamnation nommée de ceux qu'elle accuse, dont le R.P. Bernard et l'administrateur des colonies Prestat. La reconstruction du siège de l'UPC « brûlé par les militaires français ». L'envoi d'une mission d'enquête de l'Assemblée générale.
Puis la septième :
La proclamation par l'Assemblée générale des Nations Unies de l'indépendance et de l'unification immédiates du Cameroun.
Écrit depuis une cachette, en juin 1955. Cinq ans avant l'indépendance, six avant la réunification.
Le Conseil de tutelle distribue le document le 13 juillet 1955, sous la cote T/PET.5/674. Le même jour, en France, un décret interdit l'UPC, l'UDEFEC, la JDC et l'USCC. Les deux dates sont attestées séparément ; rien ne permet de dire qu'elles se répondent.
Sa lettre n'est pas un cas isolé. Terretta a compté plus de mille pétitions de femmes de l'UDEFEC arrivées au Conseil de tutelle entre 1949 et 1960 — écrites à la main sur des bouts de papier, portant plus souvent une empreinte de pouce qu'une signature, et souvent passées en fraude vers le territoire britannique pour y être postées. Après l'assassinat de Ruben Um Nyobè, le 13 septembre 1958 — son corps traîné, exhibé, défiguré, puis coulé dans un bloc de béton —, le nombre de ces pétitions augmente au lieu de baisser.
Elle cache Félix-Roland Moumié en le faisant passer pour un domestique en fuite
Gertrude Omog raconte aussi avoir travaillé, en 1956, à l'implantation légale de l'UPC en zone anglophone. Et elle raconte y avoir mis à l'abri un dirigeant traqué de son propre parti. « Je ramène Moumié chez le chef Nguimbous à Kumba, une connaissance de mon père. Je mens à mon hôte que j'ai rattrapé le fugitif de mon père. » Le chef accepte le domestique. Le domestique, c'est Félix-Roland Moumié, dirigeant de l'UPC.
Puis vient l'avion. Elle en donne la scène sans en donner la date : « C'est dans un avion militaire que nous embarquons pour l'exil. Dans ce voyage vers l'inconnu, nous sommes quatorze personnes dont quatre femmes. Ce sont : Ngoy Marguerite, responsable de l'UDEFEC à Bafang, Marthe Ouandié et ses quatre enfants, Marthe Moumié et moi. » De cet exil, Terretta retient un fait précis, postérieur à 1957 : les exilés de l'UPC offrent aux femmes une formation militaire, et Gertrude Omog apprend à sauter en parachute.
Après, le fil se coupe. Aucune des sources consultées pour cette histoire ne dit ce qu'elle est devenue, ni si elle est morte. Terretta note seulement ce qui arrive aux femmes de l'UDEFEC une fois l'indépendance acquise : elles sont écartées, et une seule femme obtient un siège à l'assemblée.
Ce qui reste d'elle, en revanche, est intact et accessible. Dix-sept pages en français, signées d'une cachette, distribuées par le Conseil de tutelle en juillet 1955 et consultables aujourd'hui à la bibliothèque numérique des Nations unies sous une cote : T/PET.5/674. Dans le texte, une adresse pour la réponse : 13 rue des Messageries, Paris.
Nos sources
- Pétition de Mme Gertrude Omog concernant le Cameroun sous administration française, cote T/PET.5/674, 17 p., original français, distribuée le 13 juillet 1955 — Nations Unies, Conseil de tutelle (1955)Consulter
- A Miscarriage of Revolution: Cameroonian Women and Nationalism, Stichproben. Wiener Zeitschrift für kritische Afrikastudien, n°12 — Meredith Terretta (2007)Consulter
- Petitioning for our Rights, Fighting for our Nation. The History of the Democratic Union of Cameroonian Women, 1949-1960, Langaa RPCIG — Meredith Terretta (2013)
- Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique — Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob TatsitsaConsulter
- Il y a cinquante ans, Ruben Um Nyobè assassiné, Histoire coloniale et postcoloniale — Thomas Deltombe et Fanny Pigeaud (2008)Consulter
- Quelques femmes politiques actives dans la rébellion upéciste (site de l'UPC, contient le témoignage de Gertrude Omog à la première personne) — UPCConsulter
- Résolution du Conseil de tutelle T/RES/1775(XX) — Nations Unies, Conseil de tutelleConsulter
Comment nous avons écrit cette histoire
Cet article repose d'abord sur une pièce d'archive lue intégralement : la pétition T/PET.5/674, dix-sept pages en français, conservée à la bibliothèque numérique des Nations unies. Tout ce qui concerne l'arrestation d'avril 1955, la torture au Commissariat central, Loum, New-Bell et les sept demandes vient de ce document, c'est-à-dire du témoignage écrit de Gertrude Omog elle-même. Le contexte de l'UDEFEC, l'École des cadres et le sort des pétitionnaires après 1958 viennent des travaux de Meredith Terretta. Les scènes racontées à la première personne — l'hymne, la campagne de 1955, le passage de Moumié à Kumba, l'avion militaire — proviennent d'une page du site de l'UPC qui cite ses propos : elles sont attribuées, jamais présentées comme de l'archive. Nous n'écrivons ni sa date de naissance, ni son âge, ni aucun titre auprès de Ruben Um Nyobè, ni la date de sa déportation, ni son itinéraire d'exil, ni ce qu'elle est devenue : ces éléments circulent sur Internet mais remontent à une seule page, et la référence savante qu'on leur attribue ne parle pas d'elle.
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