Tous les articles

Royaumes

Rey Bouba, le royaume interdit

6 min de lecture

Au nord du Cameroun, une muraille de terre de huit cents mètres protège depuis deux siècles une cour où l'on entre courbé. Histoire d'un lamidat qui a repoussé les armées de Yola, et que les puissances coloniales ont préféré ne pas administrer.

Un visiteur qui veut approcher le souverain de Rey Bouba se fait enregistrer avant huit heures et demie, puis attend. Parfois des jours, souvent sans réponse. Les guides conseillent d'écrire une lettre plutôt que de se présenter. À l'intérieur de l'enceinte, les notables entrent courbés dans la case royale et n'ont pas le droit de regarder le souverain en face. On ne s'adresse pas à lui directement : la parole passe par un porte-parole de la cour. En 2006, c'est ce porte-parole, Haman Adama, qui annonce au peuple le nom du nouveau lamido, Aboubakary Abdoulaye. Son peuple ne l'appelle pas par son nom. Il dit Baba, le père.

Portrait d'Aboubakary Abdoulaye, lamido de Rey Bouba et président du Sénat du Cameroun, en boubou et turban blancs.
Aboubakary Abdoulaye, lamido de Rey Bouba, photographié en mars 2026 après son élection à la présidence du Sénat camerounais.

Photo : Wikimedia CommonsCC BY 4.0Source

Le photographe Daniel Lainé, qui a photographié les souverains africains entre 1988 et 1991, écrit du lamido de Rey Bouba qu'il n'est autorisé à sortir que trois fois dans l'année et qu'il exerce « un pouvoir invisible et permanent ». C'est une source unique, et on la donne pour ce qu'elle est : on raconte que le Baba ne sort presque jamais. Le reste — l'enregistrement du matin, le regard baissé, le porte-parole — est rapporté de façon concordante par les guides de voyage et par la presse.

Il a fallu trois mois de combats pour prendre la ville

Portrait gravé de l'explorateur Heinrich Barth, XIXe siècle.
Heinrich Barth, l'explorateur allemand dont le récit de voyage rapporte le siège de trois mois de la ville fortifiée de Rey, gravure publiée en 1860.

Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Au tout début des années 1800, un chef peul du clan Yillaga, Bouba Ndjidda, s'installe au bord du Mayo-Rey, dans ce qui est aujourd'hui le nord du Cameroun. La conquête peule est alors lancée : en 1804, Ousman dan Fodio proclame le jihad depuis Sokoto, et Modibbo Adama reçoit l'étendard pour le Fombina, l'Adamawa.

Devant Bouba Ndjidda se tient un obstacle que les conquérants n'ont rencontré nulle part ailleurs dans la région. Heinrich Barth, l'explorateur allemand qui parcourt ces pays dans les années 1850, le note en une phrase qui a traversé le temps :

« the only walled town which the Fulbe found in the country; and it took them three months of continual fighting to get possession of it »

La seule ville entourée de murs que les Foulbé aient trouvée dans le pays. Et il leur a fallu trois mois de combats continus pour s'en emparer. Le détail compte, parce qu'il renverse l'image d'une région vide que des cavaliers auraient traversée au galop. La ville existait, fortifiée, tenue. Le pays de Rey était peuplé de Dama, de Mbum, de Dii.

Ce que Bouba Ndjidda fait ensuite ressemble moins à une destruction qu'à une reprise. Il garde la place et en fait sa capitale.

Une muraille de huit cents mètres, bâtie entre 1805 et 1808

Vue du lamidat de Rey-Bouba, bâtiments en terre derrière la muraille, photographie de 1974.
Le lamidat de Rey-Bouba photographié en janvier 1974.

Photo : Jean-Louis Heckly, Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source

Entre 1805 et 1808, le palais s'élève. Les chiffres sont concordants entre la fiche de la liste indicative de l'UNESCO et les notices encyclopédiques : une muraille de terre de huit cents mètres de long, sept mètres de haut, un mètre cinquante d'épaisseur à la base et cinquante centimètres au sommet, percée de six portes. L'ensemble couvre environ cinq hectares. La tradition attribue le chantier aux artisans dii.

Derrière ces murs, une cour organisée comme un appareil d'État. Un conseil de dignitaires, la faada, avec un Premier ministre, le Wadjiri, un ministre de l'agriculture, le Bounou, un responsable du commerce, le Sarki Siniki, un ministre de la justice, un chef des écuries, un imam. Daniel Lainé a photographié, à la fin du XXe siècle, des gardes montés portant cotte de mailles et casque. Une règle traditionnelle, rapportée par les notices encyclopédiques, veut que le lamido prenne ses épouses — jusqu'à une cinquantaine — dans la vingtaine de groupes du royaume, de manière à rattacher chaque peuple au trône.

Les anciens disent que le Baba ne se déplace jamais sans ses regalia : un étendard blanc, un tambour d'argent, une épée, et un panier qui contient les secrets royaux. C'est de la tradition, transmise à Rey même ; elle n'est pas datée par une archive et n'a pas besoin de l'être.

En 1836 et 1837, Rey repousse les armées de Yola

Carte historique de l'émirat de l'Adamawa (Fombina) au XIXe siècle, Afrique de l'Ouest.
Carte de l'émirat de l'Adamawa au XIXe siècle, dont dépendait Yola, la ville depuis laquelle des armées ont marché deux fois sur Rey en 1836 et 1837.

Carte : Rupert M. East (1934), Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Le royaume grandit jusqu'à dépasser en superficie la Belgique — les évaluations chiffrées divergent trop pour qu'on en retienne une. Et très vite, il refuse la tutelle.

En 1836, puis de nouveau en 1837, les forces de l'émirat de l'Adamawa, depuis Yola, marchent sur Rey. Elles sont repoussées les deux fois. Sur ce siècle, la cour tient une version que Daniel Lainé rapporte ainsi : il est faux de l'appeler lamido, écrit-il, « parce qu'il n'a jamais été vassal de Sokoto ».

L'historiographie raconte autre chose. Les travaux universitaires sur l'émirat de l'Adamawa décrivent un Rey semi-indépendant, qui finit par reconnaître la suzeraineté de Yola et par payer tribut, tout en conservant son autonomie interne. Deux mémoires, donc, sur le même siècle : Yola dit le tribut, Rey jure n'avoir jamais plié. Les guerres de 1836 et 1837, elles, ne sont contestées par personne.

Une autre version de la fondation circule, et elle mérite d'être dite. Les Mbum de Touboro appellent encore le souverain de Rey « Mbay Dama », chef des Dama. La ville fortifiée précédait les Foulbé, et les listes locales de chefs remontent bien avant Bouba Ndjidda — elles divergent entre elles, et aucune date n'en est retenue ici. Selon cette lecture, le lamidat prolonge une principauté antérieure plutôt qu'il ne la remplace.

Les Français signent en 1925 et 1934 qu'ils n'entreront pas

Membres coloniaux allemands de la Schutztruppe du Kamerun posant au bord du lac Tchad, 1902.
Membres de la Schutztruppe allemande du Kamerun (officiers et sous-officiers) photographiés au lac Tchad en mai 1902 — CE N'EST PAS Rey Bouba : la photo montre la même campagne coloniale allemande qui, entre 1899 et 1901, atteint le Nord-Cameroun et incorpore Rey sans le détruire.

Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Les Allemands arrivent dans le Nord entre 1899 et 1901. Rey est incorporé à la colonie sans être détruit, et garde son autonomie interne. Pendant la Première Guerre mondiale, entre 1914 et 1916, le lamido Bouba Djama'a ravitaille et soutient les Français contre les Allemands.

Puis vient l'épisode administratif le mieux documenté du dossier. Les Cahiers d'études africaines, en 2022, citent deux textes : les arrêtés du 5 juillet 1925 et du 24 décembre 1934. Rey y devient un territoire dépendant directement du Haut-Commissaire. S'y ajoute une promesse, rapportée et attribuée au colonel Brisset : ne créer aucun poste administratif dans le lamidat.

Et les faits suivent le texte. En 1936, quand l'administration française crée la subdivision de la région, elle n'installe pas son siège à Rey Bouba. Elle le place à Tcholliré, en dehors du lamidat, pour éviter la superposition des deux autorités. L'administration coloniale s'arrête devant la muraille de terre et la contourne.

Le palais est candidat au patrimoine mondial depuis 2006

Lit asséché du Mayo Liddi dans le parc national de Bouba Ndjida, savane du Nord-Cameroun.
Le Mayo Liddi à sec en saison sèche, dans le parc national de Bouba Ndjida, qui porte aujourd'hui le nom du fondateur du lamidat.

Photo : Ericjoelmanej, Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source

Le 18 avril 2006, le palais de Rey Bouba est inscrit sur la liste indicative du patrimoine mondial de l'UNESCO, première étape d'une candidature. La même année, Aboubakary Abdoulaye monte sur le trône. Un parc national porte le nom du fondateur : Bouba Ndjida.

Les murs, eux, sont toujours debout. Deux siècles après le chantier des artisans dii, l'enceinte de terre de huit cents mètres délimite encore le même espace, et l'on continue d'y entrer selon les mêmes règles : le regard baissé, la parole par un tiers, l'attente avant huit heures et demie.

En 2013, le lamido de Rey Bouba devient premier vice-président du Sénat camerounais. Le 17 mars 2026, il est élu président de cette même chambre, succédant à Marcel Niat Njifenji. Le souverain que ses ministres n'ont pas le droit de regarder en face occupe désormais, protocolairement, le deuxième rang de l'État.

Nos sources

  1. Récits de voyage (le siège de trois mois, la seule ville fortifiée), cités par African History ExtraHeinrich Barth (années 1850)Consulter
  2. Réformes territoriales au Nord-Cameroun. Le lamidat comme modalité de contrôle sur les communes, Cahiers d'études africaines (citant Seignobos 2010)Cahiers d'études africaines (2022)Consulter
  3. Establishment of Adamawa Emirate and its Legacies (thèse)Université d'OxfordConsulter
  4. Liste indicative du patrimoine mondial — Palais de Rey Bouba (18 avril 2006)UNESCO (2006)Consulter
  5. Rois d'Afrique (reportage photographique, légende « Bouba Abdoulaye, Sultan of Rey-Bouba »)Daniel Lainé (1988-1991)Consulter
  6. Palace of Rey Bouba / Lamidat de Rey-Bouba (citant Shimada)Wikipédia EN et FRConsulter
  7. Intronisation d'Aboubakary Abdoulaye, annoncée par le porte-parole de la cour Haman AdamaallAfrica (2006)Consulter
  8. Ray ou Rey-Bouba. Traditions historiques des Foulbé de l'Adamâwa (CNRS) — consulté via le compte rendu de Persée (traditions antérieures, « Mbay Dama »)Eldridge Mohammadou (1979)Consulter
  9. Protocole d'audience au lamidat (enregistrement avant huit heures et demie, attente, lettre) — guide de voyage, source d'appointLe Guide du CamerounConsulter
  10. Le Lamidat de Rey-Bouba — liste des lamibé et chefs antérieurs (source d'appoint, listes divergentes)OsidimbeaConsulter
  11. Élection d'Aboubakary Abdoulaye à la présidence du Sénat, 17 mars 2026Presse camerounaise (camerounweb, ecomatin, cameroun24) (2026)Consulter

Comment nous avons écrit cette histoire

Cet article s'appuie sur une source primaire, le voyageur Heinrich Barth, pour la prise de la ville fortifiée ; sur les Cahiers d'études africaines (2022), qui citent les arrêtés coloniaux de 1925 et 1934 ; sur la fiche UNESCO et les notices encyclopédiques concordantes pour le palais. Le protocole d'audience (enregistrement du matin, attente, lettre) ne vient que de guides de voyage, sources d'appoint : il est donné comme un usage rapporté, et croisé avec le reportage de Daniel Lainé et la presse de 2006. Relèvent de la tradition orale, et sont donnés comme tels : les regalia — étendard, tambour d'argent, épée, panier des secrets. Le nombre de sorties annuelles du souverain ne vient que d'un seul reportage, celui de Daniel Lainé ; il est attribué. La question du tribut à Yola est présentée dans ses deux versions. Restent incertains : la superficie exacte du lamidat historique, dont les chiffres divergent, et la chronologie de plusieurs règnes du XXe siècle — ils ne sont donc pas affirmés ici. Les controverses contemporaines du lamidat sortent du cadre de cet article, consacré à sa formation et à son architecture.

À lire aussi