Tous les articles

Royaumes

Le crâne du roi Nsangu

8 min de lecture

Un roi bamoum tombe au combat contre le royaume Nso dans la seconde moitié des années 1880, et les vainqueurs gardent sa tête. Il faudra vingt ans, une colonne allemande et une corbeille d'étoffes pour que son fils puisse enfin lui faire des funérailles.

À Foumban, une femme constamment malade fait appeler un petit garçon. On vient de lui apprendre que son fils est tombé sur un champ de bataille, en pays nso, avec ses deux frères. Elle s'appelle Set-fon — de son vrai nom Nguŋguro — et elle a déjà gouverné le royaume bamoum, comme régente, quand ce fils était encore enfant. Elle prend le garçon sur ses genoux, lui met dans la main un objet du palais, et lui parle. Le livre du palais a gardé ses mots :

« Ne crains rien. Ta mère est de descendance royale. Ne crains rien. Gouverne bien le monde. »

L'enfant s'appelle Njoya. Il vient de devenir roi des Bamoum. Son père, lui, n'aura pas de tombe à Foumban : les vainqueurs ont gardé sa tête. Dans la capitale bamoum, écrit Claude Tardits, seuls ses vêtements auraient été enterrés, symboliquement, et rien d'autre.

Set-fon meurt deux fois dans le même livre

Après la scène de l'enfant, le livre du palais écrit que Set-fon rentre chez elle, se pend et meurt. Le même ouvrage, dans ses notes explicatives, raconte autre chose : une corde passée par un trou percé dans le mur de sa case, et Nguŋguro étranglée sur son lit. Le texte va jusqu'à nommer un mobile — il ne pouvait pas y avoir deux reines-mères. Personne n'a jamais mis les deux versions d'accord, et le livre le plus proche des faits est aussi celui qui se contredit.

Le père, lui, a un portrait. Le palais le décrit svelte, les sourcils très épais et très noirs, la barbe abondante.

« Il était plus beau qu'une femme, mais très coléreux, il parlait par saccades. »

Il était, dit la même page, généreux et cruel ; il buvait beaucoup et riait rarement. Il s'appelle Nsangu.

Une femme renvoyée, tuée en route, et la guerre

La guerre a une origine précise. Une femme du souverain des Nso s'était réfugiée chez les Bamoum. Le souverain nso a demandé son retour, et Nsangu a accepté de la rendre, selon la coutume. Mais en chemin, ses propres soldats tuent la femme et son enfant, puis viennent annoncer au roi qu'ils l'ont bien remise. Les Nso viennent ensuite battre le Puokam, dit le livre du palais.

L'année de la bataille qui suit n'est pas fixée. Depuis 1950, les datations savantes se succèdent et se contredisent, de « un peu avant 1880 » à 1892 ; le verdict de synthèse retenu par Chem-Langhëë et Lemven parle de la seconde moitié des années 1880. On ne donnera donc pas d'année sèche : quelque part entre 1885 et 1888.

Le livre du palais raconte le combat. Le roi refuse de rompre.

« Non, je ne peux pas prendre la fuite devant l'ennemi. »

Il ne lui reste plus que sept combattants. Ils lancent toutes les sagaies dont ils disposent. Quand il n'y a plus rien à lancer, le roi prend son coupe-coupe et fonce encore sur l'ennemi. Les Nso l'atteignent à l'épaule gauche d'un coup de sagaie ; il s'adosse à un arbre ; ils viennent lui trancher la tête. Une autre tradition bamoum, recueillie par Claude Tardits, dit autre chose : Nsangu aurait coupé lui-même ses lances, refusé de suivre les Nso et tendu son arme à l'un d'eux pour qu'il le tue. Là encore, rien ne soude les deux récits.

Le Fon des Nso pleure un roi ennemi et donne un linceul

La suite est écrite par le livre bamoum lui-même, ce qui n'est pas rien. Quand les Nso reconnaissent le mort, ils disent : « Si nous avions su que c'était le roi, nous ne l'aurions pas tué, car on ne tue jamais le roi dans le combat. » On prévient leur souverain — deux historiens, Christraud Geary et le Nso Paul Nchoji Nkwi, l'appellent Sembum II. Il pleure beaucoup et demande : « N'est-ce pas que le roi des Bamoum est mon frère venu de Rifum ? »

Les deux royaumes racontent en effet la même origine : un prince de Rifum, ses frères, et une séparation à une traversée de rivière. Le Fon donne un linceul pour envelopper le roi ennemi, qui est enseveli en pays nso.

La tête, elle, reste chez les vainqueurs. Et à Foumban, le palais compte ses propres morts : environ mille cinq cents Bamoum périrent dans cette guerre — le chiffre du camp vaincu, donné par son propre livre, et que Nkwi donne aussi. Les deux sœurs de Set-fon se pendent, et soixante-dix femmes de Nsangu en font autant. Quarante autres avaient pris la fuite ; à leur retour, les anciens décident qu'elles doivent être mises à mort, et il en est ainsi fait.

Le rite reste bloqué vingt ans

Portrait en noir et blanc du capitaine allemand Hans Glauning en uniforme colonial, moustache et chapeau, 1908.
Le capitaine Hans Glauning, photographié pour un magazine colonial allemand en 1908, l'année de sa mort.

Kolonie und Heimat in Wort und Bild, vol. 1, n° 16 (26 avril 1908), p. 10 — domaine public, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Chez les Bamoum, le crâne d'un roi mort n'est pas un souvenir. C'est un objet de culte. Les crânes des rois, écrit Christraud Geary, étaient conservés dans une pièce fermée du palais, « la maison du pays », et ils jouaient un rôle majeur dans les rituels d'installation du roi suivant. Le geste qu'aurait dû accomplir Njoya reste donc impossible pendant une vingtaine d'années, puisque la tête de son père est restée entre les mains des Nso.

Un capitaine allemand, Hans Glauning, rapporte qu'en 1905, à Kimbo, neuf cents crânes bamoum et nsungli sont exposés en façade. Son rapport sur l'expédition en pays nso paraît en 1906 dans la revue coloniale allemande. Le chiffre est repris de deux côtés — par Tardits et par Nkwi — mais l'endroit exact ne l'est pas : le premier traduit des façades de maisons, le second la façade de la loge des guerriers. Le rapport original n'a pas été retrouvé.

Et il faut dire l'autre moitié. Les Bamoum aussi décapitaient l'ennemi ; celui qui avait coupé la tête gardait le maxillaire inférieur ; chez eux aussi on prélevait le crâne des notables, après putréfaction des chairs, pour le conserver. Rapporter la tête d'un roi ennemi n'y était même pas une gloire : le porteur était lié, couvert de cendres, réprimandé, battu, enfermé, et le roi lui criait pourquoi il n'avait pas amené son frère vivant. Deux royaumes, la même grammaire du crâne.

1er septembre 1906 : la tête sort d'une corbeille

Photographie ancienne : un officier en tenue blanche présente un tableau encadré à un dignitaire africain devant une tente de campagne, entouré de gardes en armure, 1906.
Le roi Njoya reçoit un portrait peint de l'empereur Guillaume II, en 1906, en échange de son soutien à la campagne allemande contre les Nso.

African Crossroads: Intersections between History and Anthropology in Cameroon, 2009 — domaine public, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

En avril 1906, une colonne part vers le pays nso : onze Européens, près de deux cents soldats africains, deux mitrailleuses. À côté de Glauning marche Njoya, avec deux cents de ses propres guerriers. Le 3 mai, le commandement allemand renvoie le contingent bamoum chez lui : les hommes ont profité de l'expédition pour piller et commettre des exactions, et Njoya avait pratiquement perdu la main sur eux. Le 14 juin, Glauning se retire : les Nso et leurs alliés sont soumis. Dans les conditions de paix imposées aux vaincus, il y a une ligne — rendre le crâne de Nsangu.

La remise a lieu le 1er septembre 1906. Un seul homme l'a racontée, le lieutenant von Wenckesten, dans la revue coloniale allemande. Les Bamoum ont apporté une belle corbeille ; le crâne y est empaqueté dans des étoffes. Quand l'officier sort la tête de la corbeille, les Bamoum s'approchent en un cercle serré autour de Njoya et de lui. Le roi reste longtemps assis en silence, à regarder fixement la corbeille. Puis il se retourne brusquement, serre fortement la main de l'officier et dit :

« Je te remercie mille fois de m'avoir apporté la tête de mon père. »

La tête et le corps réunis, une partie du rite funéraire peut enfin se dérouler. Comment le corps, enseveli en pays nso, a rejoint la tête : aucune source ne le dit. Njoya, chef des troupes auxiliaires, reçoit de l'armée allemande la médaille du mérite de guerre en argent, deuxième classe.

Le trône parti pour Berlin, et ce que personne n'a écrit

Photographie ancienne en noir et blanc : un homme en uniforme colonial debout à côté d'un trône africain à deux personnages perlés, devant une palissade de bambous, 1906.
Le roi Njoya se tient devant l'ancien palais de Foumban, à côté du trône à deux personnages de son père Nsangu, en 1906.

African Crossroads: Intersections between History and Anthropology in Cameroon, 2009 — domaine public, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Photographie ancienne : un groupe d'hommes en uniforme militaire posent devant un bâtiment colonial à Douala, un homme assis au centre, janvier 1908.
Le roi Njoya (assis) entouré de ses soldats à Douala, en janvier 1908, au moment de son voyage vers la côte.

African Crossroads: Intersections between History and Anthropology in Cameroon, 2009 — domaine public, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Trône royal bamoum entièrement recouvert de perles bleues, blanches et rouges avec deux figures humaines perlées, dans une vitrine de musée à Berlin.
Le trône « mandu yenu », fait pour le roi Nsangu vers 1880, aujourd'hui conservé au Musée ethnologique de Berlin.

Ethnologisches Museum, Berlin — domaine public (objet ancien), via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Gravure ancienne d'une statue africaine assise, entièrement recouverte de cauris, planche d'une revue scientifique de 1903.
Une figure sculptée nso pillée en 1902 et publiée en 1903 dans une revue allemande d'ethnologie sous la légende d'origine « Geschnitzte Figur von den Banzo, östl. von Bali » (figure sculptée des Banzo, à l'est de Bali) ; identifiée depuis, par un projet de recherche moderne sur la restitution, comme la statue de Ngonnso', fondatrice du peuple nso, aujourd'hui conservée à Berlin.

Felix von Luschan, « Schnitzwerk aus dem westlichen Sudan », Zeitschrift für Ethnologie, vol. 35, 1903, p. 431 — domaine public, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Début 1908, Njoya descend à la côte pour offrir au gouverneur Theodor Seitz le siège à deux personnages de son père. Ses conseillers s'y étaient opposés : parce que c'était le trône de son père, ils craignaient le malheur s'il le donnait. Il avait donc commandé une copie ; elle n'a pas pu être achevée avant le départ, et sur le conseil du missionnaire Göhring, il emporte l'original. Ce trône de 175 centimètres est toujours à Berlin. Personne ne l'a jamais réclamé.

Il ne faut pas confondre les objets. La statue de Ngonnso', mère fondatrice des Nso, a été prise aux Nso lors du pillage et de l'incendie de leur palais par l'officier Houben, en juin 1902. En 2022, la Fondation du patrimoine culturel prussien a autorisé sa restitution. En décembre 2024, elle n'était toujours pas arrivée.

Restent deux silences. Personne, dans aucun document consulté, n'a écrit comment on a reconnu la bonne tête parmi les neuf cents crânes de Kimbo. Et personne ne dit où ce crâne repose aujourd'hui. Il y a même un désaccord sur la date du retour : Paul Nchoji Nkwi écrit que la tête de Nsangu n'est revenue en pays bamoum qu'après l'indépendance et la réunification des deux Cameroun. Le témoin allemand de la remise, lui, la date du 1er septembre 1906. Les deux mémoires ne comptent pas la même date, et aucune ne se laisse écarter.

Nos sources

  1. Histoire et coutumes des Bamum, trad. pasteur Henri Martin, Centre IFAN-Cameroun, 284 p. — le livre du palais de FoumbanSultan Njoya (dir.) (1952)Consulter
  2. Le royaume bamoum, Paris, Armand Colin, 1078 p.Claude Tardits (1980)Consulter
  3. Elements for a History of the Western Grassfields, Yaoundé, chap. 6 « Nso and her Close Neighbours » (signé Nkwi)Paul Nchoji Nkwi & Jean-Pierre Warnier (1982)Consulter
  4. "The Bamum Two-Figure Thrones: Additional Evidence", ASC Working Papers in African Studies 74, Boston University, 26 p.Christraud M. Geary (1983)Consulter
  5. Atlas de l'absence. Le patrimoine culturel du Cameroun en Allemagne, Reimer Verlag / TU BerlinSebastian-Manès Sprute et al. (2023)Consulter
  6. Deutsches Kolonialblatt, 1906/1907 — témoin oculaire de la remise du crâne, cité et traduit par Tardits, p. 248-249Lieutenant von Wenckesten (1906)
  7. « Bericht über die Banso-Expedition », Deutsches Kolonialblatt 17 (21), p. 705-707Hauptmann Hans Glauning (1906)
  8. « Nsa'ŋgu's Head: The Mythification of the Past… », Journal of the Cameroon Academy of Sciences 1:1, p. 62-68Bongfen Chem-Langhëë & Ngum J. Lemven (2001)Consulter
  9. Encounter, Transformation and Identity: Peoples of the Western Cameroon Borderlands, 1891-2000, Berghahn, p. 236Ian Fowler & Verkijika G. Fanso (dir.) (2009)Consulter
  10. « The Date of the Bamum-Banso War », Man 62, p. 70-71, et la réponse de Phyllis M. Kaberry, Man 62:220, p. 140M.D.W. Jeffreys (1962)Consulter

Comment nous avons écrit cette histoire

Cette histoire a la chance rare d'être écrite des deux bouts. Le récit de la mort, le portrait du roi, la scène de l'enfant sur les genoux et les paroles prononcées viennent du livre du palais de Foumban, dicté en 1952 sous l'autorité du fils de Nsangu : source primaire bamoum, donc partie prenante, et l'article le dit chaque fois. La campagne de 1906, la remise du crâne et l'affaire du trône viennent d'archives allemandes, lues ici via Tardits (1980) et Geary (1983) ; la scène de la corbeille repose sur un seul témoin, le lieutenant von Wenckesten, et rien ne la corrobore. Le côté nso est porté par l'anthropologue nso Paul Nchoji Nkwi (1982). Les deux articles de 1962 sur la date de la bataille (Jeffreys et la réponse de Kaberry) sont restés derrière le mur de JSTOR : leurs verdicts sont connus ici par les citations qu'en donnent Chem-Langhëë et Lemven. Trois choses restent inconnues et ne sont pas comblées : l'année exacte de la bataille (les datations savantes divergent, l'article donne la fourchette), comment on a reconnu la bonne tête, et où le crâne repose aujourd'hui. Nkwi date le retour de la tête d'après l'indépendance : sa version est donnée à côté de celle des archives, sans être tranchée.

À lire aussi