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Royaumes

Les Tikar, l'origine d'un peuple

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Entre l'Adamaoua et le Mbam s'étend une plaine que des dizaines de dynasties des Grassfields disent être leur point de départ. Les historiens en débattent encore, et la diaspora, elle, y revient avec ses résultats de tests d'ascendance.

Entre l'Adamaoua et le Mbam, autour de Bankim et de Ngambé-Tikar, s'étend une plaine de savane et de rivières. Des villages de forgerons et de tisserands, des chefferies anciennes. Sur une carte du Cameroun, elle est minuscule. Dans les traditions dynastiques de la moitié ouest du pays, elle est partout : des dizaines de familles régnantes des Grassfields, jusque chez les Bamiléké, font remonter leurs fondateurs à ce morceau de plaine. C'est le pays tikar.

Trois enfants quittent Rifum, et la tradition en fait trois royaumes

Photographie en noir et blanc de 1917 : sous un grand pavillon de chaume à piliers de bois sculptés ornés de motifs géométriques, un groupe d'hommes en tenue traditionnelle se tient debout et assis autour d'une table, dans le palais du sultan de Foumban.
Le palais du sultan bamoun Njoya à Foumban en 1917, photographié par Frédéric Gadmer alors que le sultan y rend la justice : le même lieu et la même dynastie où la tradition situe, des siècles plus tôt, l'arrivée du prince Nchare Yen parti de Rifum.

Frédéric Gadmer / Médiathèque de l'architecture et du patrimoine, via Wikimedia Commons, Licence Ouverte /CC BY-SA 4.0Source

Les traditions bamoun et nso convergent sur une même scène, et elles la racontent depuis des générations. À Rifum, près de l'actuelle Bankim, trois enfants royaux se séparent. Nchare Yen part vers le sud avec ses fidèles : on raconte qu'il fondera Foumban et le royaume bamoun. Sa sœur Ngonnso prend une autre route, vers les hautes terres, et devient la fondatrice du royaume nso. Le troisième, Mbe, ne part pas : il reste garder la terre des pères, à Bankim.

Trois enfants, trois routes, trois royaumes. Ce récit n'est pas une pièce d'archive et ne prétend pas l'être : c'est la tradition fondatrice que les Bamoun et les Nso portent sur eux-mêmes, recueillie et transmise par eux. On ne trouvera donc pas ici de date de fondation : celle que la tradition bamoun avance pour Foumban n'est pas vérifiable, et la donner reviendrait à déguiser une mémoire en document. Ce qui se vérifie, en revanche, c'est la force de cette mémoire. Aboubakar Mounpain a consacré un livre entier au seul Nchare Yen, « le jeune prince tikar fondateur du royaume bamoun ». Le nom du prince tient encore, des siècles plus tard, une place de héros fondateur dans un royaume qui existe toujours.

La même phrase revient dans des dizaines de chefferies des Grassfields

Photographie ancienne en noir et blanc : dans la cour intérieure d'un palais traditionnel des Grassfields, au toit de chaume et aux piliers ornés de motifs sculptés, une assemblée d'hommes se tient devant des dignitaires assis.
La cour du palais du Fon de Nso (Nsaw), à Kumbo, où une mission reçoit des pétitions des habitants — siège du royaume que la tradition dit fondé par Ngonnso après son départ de Rifum.

The National Archives (Royaume-Uni), collection « Africa Through a Lens », via Wikimedia Commons, Open Government Licence v1.0OGL v1.0Source

Là où la chose devient historiquement remarquable, c'est dans la répétition. Quand les ethnographes et les historiens des Grassfields — E. M. Chilver et P. M. Kaberry en tête — recueillent les traditions d'origine des chefferies, ils entendent la même phrase de vallée en vallée : nos fondateurs venaient du pays tikar. Pas une ou deux dynasties. Des dizaines, jusqu'au pays bamiléké.

Une plaine de cette taille a-t-elle pu peupler la moitié des hautes terres camerounaises ? La question est si bien installée dans la discipline qu'elle a reçu un nom. Ian Fowler et David Zeitlyn l'ont posée noir sur blanc dans African Crossroads : « the Tikar problem ».

« Le problème tikar » : deux lectures, et les historiens n'ont pas tranché

Reproduction d'une carte manuscrite ancienne et fatiguée, tracée à la main, sans légende de lieux lisible sur la copie numérisée.
Carte manuscrite reproduite dans l'ouvrage de Dugast et Jefferys sur l'écriture bamoun, présentée par la source comme une carte du royaume bamoun avant la mainmise française et allemande. Les toponymes n'y sont pas lisibles sur la reproduction disponible.

I. Dugast & M. D. W. Jefferys, reproduction d'une carte ancienne (IFAN), via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Le débat, tel que l'historiographie le pose, tient en deux lectures.

La première prend les traditions au mot. Les migrations ont réellement eu lieu, et les groupes partis de la plaine sont allés fonder ailleurs. Dans cette lecture, la plaine tikar est un point de départ physique, avec des gens qui marchent et des routes.

La seconde déplace la question du terrain vers le prestige. Dire « je viens des Tikar », c'était se réclamer d'un sang de rois — un blason que l'on se donne, et qui légitime une dynastie auprès de ses voisines. Dans cette lecture, la plaine tikar est moins un lieu d'où l'on vient qu'un titre que l'on porte.

Les deux versions existent, les deux sont défendues, et ce désaccord n'est pas refermé. Il faut le dire ainsi, sans arbitre. Mais les deux camps s'accordent au moins sur un point, et c'est peut-être le fait le plus solide de tout le dossier : au moment où ces traditions se fixent, le nom tikar vaut assez cher pour qu'on ait envie de le revendiquer.

La traite emporte des captifs de ces régions, et leurs descendants perdent le nom

L'histoire de cette plaine ne reste pas au Cameroun. Pendant les siècles de la traite atlantique, des captifs sont arrachés à cet arrière-pays et embarqués. L'historiographie de la traite documente ces prélèvements dans les régions situées derrière la côte camerounaise ; sur les volumes, la prudence s'impose et aucun chiffre ne sera avancé ici.

Ce qui est certain, c'est ce que l'esclavage a effacé de l'autre côté de l'océan. Les descendants ont perdu les noms, les langues, les villages. L'origine n'a pas seulement été déplacée : elle a été rendue inconnaissable, et elle l'est restée pendant des générations.

Les tests d'ascendance rendent un mot, et Bankim reçoit des visiteurs

Puis les tests génétiques d'ascendance sont arrivés dans les familles africaines-américaines. Les sociétés qui les commercialisent, African Ancestry en tête, ont commencé à rendre à leurs clients un nom de peuple d'origine. Et parmi les réponses, un mot revient de façon récurrente : Tikar, Cameroun. Un nom de peuple précis, rendu à des gens qui, la veille encore, n'avaient qu'un continent pour toute généalogie.

Ce phénomène est documenté. Africa Renewal, le magazine des Nations unies, a consacré un article à ces retrouvailles entre Africains-Américains et leurs peuples d'origine. Des voyages s'organisent vers le Cameroun ; des visiteurs arrivent à Bankim et y sont accueillis comme des enfants du village revenus de très loin. Les témoignages de ces retours sont nombreux, souvent filmés. Ici encore, pas de pourcentage : ce qui se constate, c'est la récurrence du nom et la réalité des retours, pas une statistique.

1903 : un officier allemand emporte Ngonnso ; 2022 : Berlin acte la restitution

Gravure en demi-ton tirée d'une revue scientifique de 1903 : une statue en bois sculpté, figure assise les mains posées sur les genoux, coiffée d'un bonnet, la surface du corps couverte de rangées de petits éléments cousus.
La statue de Ngonnso', fondatrice du peuple nso, photographiée en 1903 par l'ethnologue allemand Felix von Luschan et publiée dans la Zeitschrift für Ethnologie. L'objet, emporté en 1902 lors d'une expédition militaire de la Schutztruppe, entre alors dans les collections du musée de Berlin sous le numéro d'inventaire III C 15017.

Felix von Luschan, 1903, Zeitschrift für Ethnologie, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Il reste une pièce, et elle est en bois.

En 1903, un officier colonial allemand emporte du pays nso la statue de Ngonnso — la figure de la mère fondatrice, celle que la tradition fait partir de Rifum. L'objet entre dans les collections berlinoises et y reste cent dix-neuf ans, jusqu'au Humboldt Forum. Pour les Nso, ce n'est pas une pièce de musée. Ils parlent de la statue comme de

l'âme d'un peuple.

En 2020, une Camerounaise, Sylvie Njobati, lance une campagne et un mot-dièse : Bring Back Ngonnso. Deux ans plus tard, en juin 2022, la Fondation du patrimoine prussien acte la restitution de la statue au Cameroun. La décision est prise et la presse internationale la rapporte ; les modalités du retour, elles, relèvent d'un dossier que cet article ne suit pas plus loin.

La fondatrice avait quitté la plaine dans un récit que les anciens transmettent encore. Elle en est repartie une seconde fois, en 1903, dans les bagages d'un officier. Cette fois-là, au moins, le dossier est écrit, daté, et la décision de restitution a été obtenue par une campagne qui a commencé avec un hashtag.

Nos sources

  1. African Crossroads: Intersections between History and Anthropology in Cameroon — dont le débat « The Tikar problem »Ian Fowler & David Zeitlyn (dir.)
  2. Travaux sur les Grassfields (traditions d'origine des dynasties)E. M. Chilver & P. M. Kaberry
  3. Dossier de restitution de la statue de Ngonnso (Fondation du patrimoine prussien / Humboldt Forum)Stiftung Preußischer Kulturbesitz / Humboldt Forum (2022)
  4. Nchare Yen. Le jeune prince Tikar fondateur du royaume BamounAboubakar MounpainConsulter
  5. Partners in time: Reconnecting African Americans with their tribes of origin — Africa RenewalOrganisation des Nations uniesConsulter
  6. La statue sacrée de Ngonso sera restituée au Cameroun — Agora AfricaineAgora Africaine (2022)Consulter
  7. Tikar-Bamoun : unis par le sang et l'histoire — La Voix des JeunesLa Voix des JeunesConsulter

Comment nous avons écrit cette histoire

Cet article repose sur deux régimes de preuve tenus séparés. L'archive et l'historiographie fournissent la géographie de la plaine, la revendication d'origine tikar par les dynasties des Grassfields, le débat académique que Fowler et Zeitlyn ont baptisé « le problème tikar », et le dossier documenté de la statue de Ngonnso (1903, Berlin, campagne de 2020, décision de restitution de 2022). Le récit des trois enfants royaux de Rifum relève de la tradition fondatrice bamoun et nso : il est rapporté comme tel, jamais daté. La date traditionnelle de fondation de Foumban n'est donc pas donnée. Aucun chiffre n'est avancé sur les captifs de la traite ni sur la fréquence des résultats « Tikar » dans les tests d'ascendance : la vérification n'en soutient aucun. Ce qui reste ouvert — l'ampleur réelle des migrations — est présenté comme ouvert.

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