Mémoire
Nsam, 14 février 1998 : quatre heures entre le déraillement et le feu
Au dépôt pétrolier de Nsam Efoulan, au sud de Yaoundé, plus de cent mille litres d'essence se répandent le matin du 14 février 1998. Quatre heures plus tard, le quartier brûle avec la foule venue puiser le carburant.
Au dépôt de la Société camerounaise des dépôts pétroliers, à Nsam Efoulan, au sud de Yaoundé, une voie ferrée entre directement dans l'enceinte. Le matin du 14 février 1998, pendant une opération de manœuvre, un wagon-citerne chargé de carburant se détache et percute un autre wagon chargé d'essence. Le choc renverse les deux wagons. Plus de cent mille litres se répandent sur le sol. La presse camerounaise situe le déraillement vers neuf heures trente.

Tontonjer / Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source
Les sources ne décrivent pas l'accident exactement de la même manière. La notice de Wikipédia en français parle d'un déraillement de deux wagons-citernes de la SCDP venus de Douala ; Osidimbea, plus précis sur la mécanique, décrit une manœuvre au cours de laquelle un wagon se détache et percute l'autre. Les deux versions se rejoignent sur le résultat : deux wagons couchés, et une nappe d'essence à ciel ouvert.
Rien n'a encore brûlé. Ce qui va tuer deux cent trente-cinq personnes au moins ne s'est pas produit pendant l'accident, mais pendant les quatre heures qui le suivent.
Quatre heures, et des appels rapportés par un seul témoin

Blaizo 237 / Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source
L'essence coule à ciel ouvert dans un quartier populaire. Des centaines d'habitants accourent pour la récupérer. Cela dure environ quatre heures, selon la chronologie établie par Osidimbea, et la presse camerounaise situe l'explosion vers treize heures trente.
Pendant ce même intervalle, selon Jean-Baptiste Nguini Effa, alors directeur général de la SCDP, le chef du dépôt Jacques Simon Ella — son nom apparaît aussi sous la forme Ella Jacques-Simon — passe des appels pour faire éloigner la foule. Ella « a pris toutes les mesures préventives », dit-il, et a « tenté en vain de joindre toutes les forces de l'ordre de Yaoundé ». Toujours selon lui, ni l'administration, ni la police, ni la gendarmerie, ni les sapeurs-pompiers ne se déplacent.
Ce récit doit être lu pour ce qu'il est : le témoignage d'un homme qui dirigeait l'entreprise dont la responsabilité est en cause. Il est rapporté par deux organes de presse, mais les deux tiennent l'information de lui seul. Un élément le recoupe cependant de façon indépendante : la fenêtre d'environ quatre heures pendant laquelle les riverains puisent le carburant est attestée ailleurs, sans passer par son témoignage.
Personne ne sait ce qui a mis le feu
Le feu prend en début d'après-midi. La version la plus répandue est celle d'un mégot de cigarette ; la notice française de Wikipédia parle d'un incendie « probablement déclenché par un mégot ». Mais la notice anglaise ajoute une objection technique qui interdit d'en faire un fait : des scientifiques rappellent qu'une cigarette n'enflamme pas ce type de carburant. La source d'ignition n'a jamais été établie.
Ce qui suit est documenté. Les flammes prennent la foule venue puiser le carburant. L'incendie brûle au moins une journée entière.
Le bilan n'a jamais été tranché. Le compte officiel est de deux cent trente-cinq morts, et plus largement de « plus de deux cents » ; d'autres comptes, dont celui repris par la CONAC et par la presse camerounaise, retiennent deux cent cinquante. Plus de cent cinquante personnes sont hospitalisées pour brûlures graves. Le travail de René Lionel Brice Molo Zogo précise la nature de ces blessures : les brûlures dominantes couvrent cinquante à quatre-vingt-dix pour cent de la surface corporelle. Une aide médicale et financière française est envoyée.
Une emprise de soixante-dix mètres qui n'a jamais été respectée
La question de savoir pourquoi des maisons se trouvaient là a une réponse écrite dans le droit camerounais. L'ordonnance 74-1 du 6 juillet 1974 fixe l'emprise ferroviaire à soixante-dix mètres. Le géographe René Joly Assako Assako, qui a étudié les couloirs ferroviaires du Cameroun, constate que cette emprise n'est pas respectée : ces bandes deviennent des espaces disputés où, écrit-il, « agriculture, commerce, industrie et habitat se disputent l'espace ».
C'est sur ce terrain que le carburant s'est répandu, et c'est cette population-là qui est venue le chercher.
Molo Zogo documente par ailleurs ce qui manquait le jour même du côté de l'État : il n'existait pas de plan ORSEC, et la réponse s'est organisée dans le désordre. « Plusieurs cellules de crise furent créées dans des ministères différents avec un manque de lisibilité sur leur rôle », note-t-il.
Deux commissions, quarante-cinq jours, aucun résultat publié

A1C Noyes / U.S. Department of Defense, domaine public, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource
Paul Biya prescrit deux commissions d'enquête, l'une administrative, l'autre judiciaire. La commission d'enquête reçoit un délai de quarante-cinq jours pour examiner les causes et les responsabilités.
Le 14 février 2016, dix-huit ans après, la presse camerounaise titre encore :
18 ans après la catastrophe de Nsam, les résultats de la commission d'enquêtes toujours attendus
Trois ans plus tard, un article consacré au vingt-et-unième anniversaire constate la même chose : l'enquête d'État demeure inachevée. Aujourd'hui, vingt-huit ans ont passé et les rapports n'ont pas été rendus publics.
Selon Jean-Baptiste Nguini Effa, les relevés téléphoniques des appels passés depuis le dépôt ont disparu du service public des Postes et Télécommunications. Sa formule est celle-ci : leur disparition « est révélatrice à plus d'un titre ». Là encore, c'est son affirmation, et elle vient de la partie mise en cause.
Quatorze milliards détournés sur le fonds destiné aux victimes

RousselPictures / Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source
Un fonds a été créé pour indemniser les familles. Ce qu'il est devenu est documenté par une institution de l'État camerounais.
La Commission nationale anti-corruption rend un rapport en 2014, présenté en juin 2016. Sur le fonds d'indemnisation des victimes de Nsam, la CONAC chiffre les détournements à 14,74 milliards de francs CFA. Elle détaille les irrégularités : des salaires versés sans contrepartie, des dépenses sans lien avec le projet, des marchés publics non exécutés pour plus de trois milliards, l'indemnisation de personnes ne figurant sur aucun rapport d'expertise, des primes irrégulières au comité de pilotage. La CONAC recommande la saisine du Tribunal criminel spécial.
À la date des articles disponibles, aucune poursuite n'avait suivi.
Le site, lui, a été traité. Les populations ont été relogées à Mendong, en application d'un décret du Premier ministre du 24 juin 2004. Le relogement et l'indemnisation sont engagés en 2003, les travaux en 2005. En 2006, le prix du carburant au Cameroun intègre une charge dite de « remédiation Nsam », et une cellule de suivi de la sécurité est créée. Le dépôt rénové est inauguré en 2015.
Lucie Noah a perdu deux enfants
Vingt-et-un ans après, des familles de Nsam ont parlé à la presse camerounaise parce qu'elles voulaient être entendues.
Lucie Noah a perdu deux enfants le 14 février 1998 : Nkodo Giscard Roland, dix-huit ans, et Tsogo Jeanne Marlyse, douze ans. Elle dit que les autorités n'ont pas traité l'affaire véritablement.
Essouma Nicole a perdu son fils Essomba Guy Célestin. Un autre de ses fils a survécu, le pied brûlé. Il avait quarante-huit ans quand un journaliste est venu l'interroger, pour le vingt-et-unième anniversaire. Il a répondu :
Je suis fatigué de raconter la même histoire
Vingt-huit ans après le 14 février 1998, les deux commissions prescrites par le chef de l'État n'ont toujours rien publié, et le prix du carburant au Cameroun porte, depuis 2006, une charge appelée « remédiation Nsam ».
Nos sources
- Gestion préventive des zones à risque : les couloirs ferroviaires au Cameroun, L'Espace géographique, t. 29, n° 2, p. 163-169 — ASSAKO ASSAKO René Joly (2000)Consulter
- La gestion de crise au Cameroun : les catastrophes de Nyos et Nsam, ADILAAKU. Droit, politique et société en Afrique, vol. 1, n° 2 — MOLO ZOGO René Lionel Brice (2019)Consulter
- 14 février 1998 - 14 février 2017 : Nsam, 19 ans après la catastrophe — Camer.be (2017)Consulter
- Catastrophe de Nsam — 14 février 1998 — Osidimbea — La Mémoire du CamerounConsulter
- Indemnisation des victimes de la catastrophe de Nsam : plus de 14 milliards de FCFA détournés selon la CONAC — Actu Cameroun (2016)Consulter
- 18 ans après la catastrophe de Nsam, les résultats de la commission d'enquêtes toujours attendus — Actu Cameroun (2016)Consulter
- Catastrophe de Nsam Efoulan : 21 ans plus tard les rescapés s'en rappellent encore — 237 ActuConsulter
- Catastrophe de Nsam : les 250 morts qu'on aurait pu éviter — Camer.beConsulter
- Yaoundé — Catastrophe de Nsam : 21 ans après — Villes et CommunesConsulter
- Catastrophe de Nsam — Wikipédia (FR), d'après AFP, Libération, Le Monde, février 1998Consulter
- Yaoundé train explosion — Wikipédia (EN)Consulter
Comment nous avons écrit cette histoire
Cet article repose sur deux travaux universitaires — Assako Assako (L'Espace géographique, 2000) pour l'emprise ferroviaire et Molo Zogo (ADILAAKU, 2019) pour la gestion de crise, les brûlures et le délai de quarante-cinq jours — complétés par la presse camerounaise et par Osidimbea pour le déroulé technique et la chronologie de l'après. Tout ici relève de l'archive et de la presse : aucune tradition orale. Trois choses ne sont pas affirmées. La source d'ignition, d'abord : elle n'a jamais été établie. Les responsabilités, ensuite : les appels du chef de dépôt et la disparition des relevés téléphoniques sont rapportés par un seul témoin, l'ancien directeur général de la SCDP, et l'article le dit. Enfin, les entreprises visées par l'enquête judiciaire ne sont pas nommées, faute d'avoir pu lire la source directement. Les rapports des deux commissions de 1998 ne sont pas publics.
À lire aussi
Mémoire
L'hymne du Cameroun est un devoir de rédaction
En 1928, dans une école normale de mission à Foulassi, près de Sangmélima, une classe de fin d'études reçoit un sujet…
Mémoire
Foumban, juillet 1961 : la constitution était déjà écrite
À l'ouverture de la conférence constitutionnelle de Foumban, le chef de l'opposition du Southern Cameroons déclare que…
Mémoire
La bataille de Japoma, 1914 : quatre cents hommes sans nom sur un pont coupé
En octobre 1914, à Japoma, près de Douala, quatre cents tirailleurs franchissent un pont de chemin de fer rompu en…