Mémoire
L'hymne du Cameroun est un devoir de rédaction
En 1928, dans une école normale de mission à Foulassi, près de Sangmélima, une classe de fin d'études reçoit un sujet de rédaction sur l'avenir du Cameroun. Vingt-neuf ans plus tard, ce devoir devient l'hymne national par une loi.
Foulassi est un village du sud du Cameroun, près de Sangmélima. Dans les années 1920, c'est une station de la Mission presbytérienne américaine, et c'est là que la mission installe une École normale, ouverte en 1926, pour former ses futurs instituteurs. En 1928, la classe de fin d'études y reçoit un devoir de rédaction. Le sujet tient en une ligne :

Photo : Serieminou / Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source
Exprimer votre espoir en l'avenir du Cameroun.
Les élèves rendent leur copie. Ce qui sort de ces copies est aujourd'hui l'hymne national du Cameroun.
Le sujet est donné dans un territoire qui n'est pas un pays

Société des Nations, Mandat français sur le Cameroun, Genève, 1922 — domaine public (Wikimedia Commons)Domaine publicSource
En 1928, le Cameroun n'est pas un État. C'est un territoire sous mandat, administré par la France pour le compte de la Société des Nations depuis 1922. Il n'a pas d'hymne. Demander à des élèves d'exprimer leur espoir « en l'avenir du Cameroun » revient donc à leur demander de parler d'une chose qui n'existe pas encore comme nation.
L'école, elle, n'est pas une école d'État. C'est une école de la Mission presbytérienne américaine, dans un territoire administré par la France. Le chant qui deviendra l'hymne national ne naît donc pas dans une administration, mais dans une salle de classe tenue par une mission.
Les copies sont assemblées par un élève, René Jam Afane
Ce qui se passe après la remise des devoirs est raconté de manière convergente par les publications officielles et par les travaux qui reprennent l'histoire : les copies ne restent pas des copies séparées. Elles sont mises en commun, et c'est un élève de la classe, René Jam Afane, qui en tire un texte suivi. Le récit transmis depuis Foulassi — rapporté notamment par Camerlex et les notices qui en dérivent — ajoute que les devoirs sont lus à voix haute et que les meilleures formules sont retenues au fur et à mesure ; aucune archive de classe ne permet de vérifier le détail de cette séance.
Le résultat, lui, est documenté : deux strophes et un titre, « Chant de ralliement camerounais ». Et une phrase qui a survécu telle quelle à tout le reste. La communication d'Oumarou Mal Mazou (Université de Liège) sur les versions de l'hymne établit la chronologie du texte — composition en 1928, adoption en 1957, révision en 1970 — et reproduit le refrain comme la partie stable de l'ensemble :
Chère patrie, terre chérie
Cette ligne est dans la copie de 1928. Elle a traversé la mise sous statut officiel, puis la révision du texte, sans être touchée.
Le caractère collectif de l'écriture n'est pas une reconstruction militante : la Présidence de la République elle-même, dans son bulletin des Cinquantenaires, crédite l'œuvre aux « étudiants de l'École Normale de Foulassi », sans désigner un auteur unique.
Sur la musique, deux récits qui ne se recouvrent pas
Restait à mettre le texte en musique. Là, les sources cessent d'être d'accord entre elles, et il faut le dire nettement.
Les récits s'accordent sur un point : plusieurs élèves de la même promotion proposent une mélodie, et trois noms reviennent, ceux de Moïse Nyatte Nko'o, de Michel Nkomo Nanga et de Samuel Minkyo Bamba. La part exacte de chacun varie d'un récit à l'autre.
D'après la version la plus répandue — celle que retiennent le mémoire de l'Université de Yaoundé I sur les symboles nationaux, la présentation officielle de l'hymne et les travaux qui s'appuient dessus — la mélodie retenue est celle de Samuel Minkyo Bamba, et les paroles sont attribuées à René Jam Afane.
Une revendication mémorielle concurrente existe et elle est publique : l'Agenda Culturel du Cameroun soutient que le rôle musical principal revient à Moïse Nko'o Nyatte. Le dossier documentaire de cette histoire ne dispose pas des pièces qui permettraient de trancher entre les deux attributions. Les deux sont donc rapportées ici pour ce qu'elles sont : un récit dominant, et une contestation qui n'a pas été réfutée.
Plusieurs détails souvent recopiés sur Samuel Minkyo Bamba — son âge exact en 1928, son village de naissance, l'année de sa mort — ne reposent que sur une notice web et ses reprises. Ils ne figurent pas dans cet article.
Ce sont les instituteurs qui font voyager le chant, sans aucun texte
Le devoir sort de l'école avec ceux qui l'ont écrit. Les élèves de la promotion deviennent instituteurs, et ils enseignent le chant dans leurs classes. Plusieurs travaux sur la diffusion du texte convergent sur ce mécanisme : la transmission est scolaire, faite par des maîtres, de classe en classe. Aucune décision administrative ne l'ordonne, aucun texte réglementaire ne l'impose.
Le résultat est mesurable dans l'usage. Dès 1948, le chant est exécuté lors de cérémonies publiques. Il n'a toujours aucun statut légal. Pendant vingt-neuf ans, de 1928 à 1957, le Cameroun chante quelque chose que rien n'a institué.
La loi n° 57-47 du 5 novembre 1957 en fait l'hymne officiel
Le 5 novembre 1957, le chant est adopté comme hymne par la loi n° 57-47. C'est la date que retiennent la présentation officielle de l'hymne, l'étude comparative sur l'enseignement primaire au Cameroun et les travaux universitaires du dossier ; on notera qu'une transcription onusienne du texte porte la date du 6 novembre.
La date compte pour une autre raison. En novembre 1957, le Cameroun est encore administré par la France ; la tutelle ne s'achève que le 1er janvier 1960. L'hymne est donc antérieur de plus de deux ans à l'indépendance. Il n'a pas été commandé pour célébrer un État nouveau : il a été légalisé alors qu'il circulait déjà depuis près de trente ans dans les écoles.
Le texte n'est pas resté figé après cela. La loi a été modifiée en 1970, et la révision a retiré du texte les mots « barbarie » et « sauvagerie » — la recension de l'ouvrage de Thomas Théophile Nug Bissohong par Scholastique Bilaure Ngoumgang Tahadoum et la communication de Mal Mazou l'établissent l'une et l'autre. Le refrain, lui, n'a pas été touché. Une version anglaise a par ailleurs été reconnue en 1978.
Ce qui est chanté aujourd'hui

Photo : Serieminou / Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source
L'hymne national du Cameroun n'a donc pas été écrit par un État, ni pour une indépendance, ni par un compositeur officiel. Il a été écrit par une classe de fin d'études d'une école de mission, sur un sujet de rédaction, dans un territoire qui n'était pas encore un pays ; il a été assemblé par un élève, mis en musique par un autre dont le nom reste discuté, et transporté pendant vingt-neuf ans par des instituteurs sans le moindre texte pour les y obliger. La loi est arrivée en dernier, en 1957.
Les mots que les élèves de Foulassi ont écrits en 1928 ne sont plus tous chantés : la révision de 1970 en a retiré. Le refrain, lui, est resté intact depuis la copie d'origine.
Nos sources
- La Mission presbytérienne américaine et les changements sociaux et religieux chez les peuples du Sud-Cameroun (1919-1939), thèse de doctorat de 3e cycle, Université Jean Moulin Lyon III — Samuel Efoua Mbozo'o (1981-1982)
- Le Cameroun, un pays à deux hymnes nationaux ? Quand traduire rime avec idéologie politique, communication du 7 mai 2015 — Oumarou Mal Mazou, Université de Liège (2015)Consulter
- « This is No French School » : Language and Education Traditions in Primary Schooling in Cameroon — A Comparative Perspective — étude comparative citée au dossierConsulter
- Recension de l'ouvrage de Thomas Théophile Nug Bissohong (AJHSSR) — Scholastique Bilaure Ngoumgang Tahadoum (2021)Consulter
- Mémoire sur les symboles nationaux, Université de Yaoundé I — Université de Yaoundé IConsulter
- Cinquantenaires de l'Indépendance et de la Réunification, bulletin officiel — Présidence de la République du CamerounConsulter
- Présentation officielle de l'hymne national — Présidence de la République du CamerounConsulter
- « Samuel Minkyo Bamba, René Jam Afane » — CamerlexConsulter
- « Moïse Nko'o Nyatte, le véritable auteur de la musique de l'hymne national du Cameroun » — Agenda Culturel du CamerounConsulter
Comment nous avons écrit cette histoire
Cet article s'appuie sur le dossier de vérification de l'histoire, dont deux pièces universitaires portent l'essentiel : la thèse de Samuel Efoua Mbozo'o sur la mission presbytérienne américaine au Sud-Cameroun, qui atteste Foulassi comme station et l'ouverture de l'École normale en 1926, et la communication d'Oumarou Mal Mazou, qui donne la chronologie 1928-1957-1970 et le refrain comme partie stable du texte. La loi, les dates et l'usage scolaire relèvent de l'archive et sont donnés tels quels. La répartition des contributions musicales, elle, reste disputée : le récit dominant et la revendication concurrente en faveur de Moïse Nko'o Nyatte sont rapportés sans être tranchés. Plusieurs détails circulant en ligne — nom du directeur de 1928, âge et lieu de naissance de Samuel Minkyo Bamba, date de sa mort, durée de la scolarité — ne tiennent qu'à une seule plume web : ils ont été écartés.
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