Mémoire
La bataille de Japoma, 1914 : quatre cents hommes sans nom sur un pont coupé
En octobre 1914, à Japoma, près de Douala, quatre cents tirailleurs franchissent un pont de chemin de fer rompu en deux endroits, sous les fusils et les mitrailleuses allemandes. Le rapport britannique nomme les officiers. Aucune source connue ne donne un seul nom de ceux qui ont marché sur le pont.
Un pont de chemin de fer franchit la Dibamba, à Japoma, près de Douala. En octobre 1914, quatre cents tirailleurs l'ont traversé sous les fusils et les mitrailleuses allemandes, pour décider qui serait le maître du Cameroun. Aucun de leurs noms n'est connu.

Carte postale ancienne, série « Croquis de guerre », 1914-1918 — Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source
Le Cameroun allemand perd Douala le 27 septembre 1914

Staatsbibliothek zu Berlin – PK, 1916 — Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Illustrirte Zeitung, 1915 — Wikimedia CommonsDomaine publicSource

H. W. Wilson, The Great War, Amalgamated Press, vol. 2, 1914 — Wikimedia CommonsDomaine publicSource
En 1914, le Cameroun est une colonie allemande depuis une trentaine d'années : le protectorat date de 1884. Ce sont les Allemands qui ont posé les rails, notamment la ligne dite du Sud, qui part de Douala vers l'intérieur. Quand la guerre éclate en Europe, les Britanniques et les Français viennent prendre la colonie à l'Allemagne. Ils arrivent par la mer. Le 27 septembre 1914, Douala tombe.
La flotte alliée a fermé l'estuaire avant l'assaut. Le témoin danois dont le journal est cité dans The Cameroon Campaign 1914-1916 énumère les navires : les croiseurs britanniques Cumberland et Challenger, les canonnières Dwarf, Joy et Remus, et deux croiseurs français, qui bloquent l'entrée de la baie de Douala.
La garnison allemande, elle, ne se rend pas. Le gros de la troupe quitte Douala par le chemin de fer du Sud en direction d'Edéa, emmenant le gouverneur Karl Ebermaier. Le colonel Zimmermann la commande. Et derrière elle, elle fait sauter le pont de Japoma.
Neuf cents yards de ferraille, rompus en deux endroits

The London Gazette, supplément n°29604, p.5420, 31 mai 1916 — Crown copyright, Open Government Licence v3.0OGL v3.0Source
La dépêche que le général Charles Dobell rédige le 1er mars 1916 donne la mesure de l'obstacle : le pont fait neuf cents yards, soit plus de huit cents mètres, et il est rompu en deux endroits. Le témoin danois, qui écrit sur le moment, précise que c'est la partie centrale qui a sauté.
Il décrit aussi, très simplement, où se trouve le théâtre des opérations :
« À quelques heures de train d'ici commence le théâtre de la guerre au Cameroun, à savoir un village nommé Japoma, qui se trouve sur la rivière Dibamba. Les Allemands ont fait sauter le pont, et ils sont maintenant en position défensive de l'autre côté de la rivière. »
C'est là tout le problème. Le pont n'est pas seulement coupé : il est gardé. Un détachement allemand reste retranché sur la rive opposée, avec des fusils et des mitrailleuses. La manière exacte dont les brèches ont été franchies — planches, cordes, à la nage — n'est décrite par aucune des sources consultées.
Quatre cents tirailleurs, un colonel nommé Mayer, plus d'une semaine de combat
Les troupes engagées sont quatre cents tirailleurs, sous les ordres d'un colonel français, Mayer. Engelbert Mveng, dans son Histoire du Cameroun, écrit que des fantassins français sont venus de Dakar sous ce commandement ; le point d'embarquement des quatre cents de Japoma n'a toutefois pas pu être confirmé dans les documents ouverts pour cet article, et ne sera donc pas affirmé ici.
La date du combat est disputée. Une notice encyclopédique en ligne place l'assaut et le franchissement au 6 octobre 1914. Le journal du témoin danois dit autre chose. Au 5 octobre, il note :
« Les Anglais ont débarqué quelques milliers de soldats blancs et noirs qui cherchent à chasser les Allemands de Japoma pour atteindre Edéa. Cela dure maintenant depuis huit jours ; mais Japoma n'est pas encore prise. »
Puis, au 11 octobre : « Les Anglais ont maintenant pris la position de Japoma et avancent lentement le long de la ligne. » Selon ce témoignage direct, le combat aurait donc commencé vers la fin septembre, duré plus d'une semaine, et la position ne serait tombée que vers le 11 octobre. La dépêche de Dobell, elle, décrit le franchissement sans donner aucune date. Faute d'une source d'archive qui tranche, on retiendra ce que les deux versions ont en commun : l'affaire se joue au début d'octobre 1914, et elle est longue.
Sur l'eau, les navires britanniques appuient l'opération. Dobell écrit que « la Royal Navy et l'infanterie de marine royale ont, elles aussi, contribué matériellement à ce succès ». Il ne décrit pas leurs tirs, et il ne faut pas leur en prêter.
Les Allemands finissent par décrocher. Le pont pris, la colonne remonte la voie ferrée. Le 26 octobre, elle entre dans Edéa : les Allemands sont déjà partis, et la ville tombe sans combat.
Le pont est réparé avec les morceaux que les Allemands avaient fait sauter
Ce qui arrive ensuite au pont mérite d'être noté, parce que c'est rare qu'une source dise aussi précisément comment on répare une destruction. Le même témoin écrit :
« Le pont de chemin de fer de Japoma, dont la partie centrale a été détruite par les Allemands, a été réparé par les Alliés, les parties arrachées servant de piles de pont. »
Autrement dit, les travées jetées dans la Dibamba sont restées dans l'eau et ont porté l'ouvrage remis en service. Une photographie du pont en reconstruction est répertoriée dans les archives Défap / IMPA sous l'identifiant impa-m62959 ; elle n'a pas été consultée pour cet article. Dans The Cameroon Campaign 1914-1916, une légende d'illustration dit ce qui passe ensuite sur ce pont remis en service : « une compagnie indigène défile sur le pont ».
Un bilan qui n'appartient pas à Japoma
Un chiffre circule, attribué à Japoma : un sergent français et quatorze tirailleurs sénégalais tués. Il est faux à cet endroit. Philippe-Blaise Essomba, dans son étude sur la guerre des voies de communication au Cameroun, rattache ce bilan aux combats de Nguélémenduga. Pour Japoma, aucun décompte de pertes n'a été localisé.
Le témoin danois donne bien un ordre de grandeur, mais pour l'ensemble des opérations au Cameroun au 5 octobre : environ cinq à six cents hommes de chaque côté. Ce chiffre ne concerne pas le pont.
Il faut ajouter que ce témoin est un colon européen hostile aux troupes africaines engagées contre l'Allemagne, et que son journal porte sur elles des jugements très durs, ainsi que le récit d'une exécution à Édéa en octobre. Aucun de ces passages n'est corroboré par une autre source ouverte, et ils ne sont donc pas repris ici comme des faits.
Ce que l'archive a gardé, et ce qu'elle n'a pas gardé

John Singer Sargent, 1919, collection privée — Wikimedia CommonsDomaine publicSource
Le nom du général britannique est écrit : Dobell. Celui du colonel allemand : Zimmermann. Celui du colonel français : Mayer. Même le gouverneur allemand a son nom dans les documents : Karl Ebermaier. La dépêche de 1916 accorde d'ailleurs aux hommes du pont une phrase qui a tout l'air d'un hommage :
« Un beau fait d'armes a été accompli par les tirailleurs français […] sous un feu meurtrier de fusils et de mitrailleuses. »
C'est la phrase, et c'est tout. Des quatre cents hommes qui ont avancé sur cette ferraille coupée en deux endroits, aucun nom n'a été retrouvé : ni tirailleur, ni sergent, ni caporal, ni interprète. Trois recherches documentaires indépendantes ont été menées sur ce point, y compris dans le livre qui cite le journal du témoin danois, et aucune n'a produit un seul nom. Le vide n'est pas un défaut de la recherche : c'est ce que les archives de 1914 contiennent.
Aujourd'hui, le seul nom qui subsiste de cet épisode est celui du lieu : Japoma. C'est le nom du village sur la Dibamba, celui du pont que les Allemands ont fait sauter et que les Alliés ont relevé avec ses propres débris, et celui du stade construit aujourd'hui non loin, devant lequel passent des gens qui ignorent ce qui s'est joué là.
Nos sources
- Dépêche du général C. M. Dobell, 1er mars 1916, publiée dans la London Gazette du 31 mai 1916 — Charles Macpherson Dobell (1916)
- The Cameroon Campaign 1914-1916 (contient le journal d'un témoin danois présent sur place) — — (—)
- « La guerre des voies de communication au Cameroun, 1914-1916 », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2012/4 n°248 — Philippe-Blaise Essomba (2012)
- Histoire du Cameroun — Engelbert Mveng (1963/1969)
- La conquête du Cameroun — Joseph Aymérich (1933)
- The Great War in West Africa — E. H. Gorges (1920)
- Wikipedia EN, « First Battle of Edea » — — (—)
- Photographie du pont de Japoma en reconstruction, archives Défap / IMPA, identifiant impa-m62959 (Calisphere) — — (—)
Comment nous avons écrit cette histoire
Cet article s'appuie d'abord sur deux documents de première main : la dépêche du général Dobell du 1er mars 1916, qui donne la longueur du pont, les deux brèches, le feu de fusils et de mitrailleuses et la contribution de la Royal Navy ; et le journal d'un témoin danois présent sur place, cité dans The Cameroon Campaign 1914-1916, qui situe le village sur la Dibamba, date le combat et décrit la réparation du pont. Tout est archive ici : aucune tradition orale n'a pu être recueillie sur cet épisode. La date du 6 octobre, donnée par une encyclopédie en ligne, a été écartée du récit parce que le témoin direct la contredit ; les deux versions sont exposées. Le bilan « un sergent et quatorze tirailleurs tués » a été retiré : il appartient à d'autres combats. L'embarquement des tirailleurs à Dakar, non confirmé, n'est pas affirmé. Aucun chiffre de pertes pour Japoma n'existe. Les autres titres cités en sources (Gorges, Aymérich, Mveng, Essomba, la notice de la photographie) figurent dans le dossier de vérification mais n'ont pas été rouverts pour cet article ; ils ne sont invoqués ici que nommément, pour ce qu'ils sont dits contenir.
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