Mémoire
Foumban, juillet 1961 : la constitution était déjà écrite
À l'ouverture de la conférence constitutionnelle de Foumban, le chef de l'opposition du Southern Cameroons déclare que certains délégués découvrent le texte le matin même. Du 17 au 21 juillet 1961, l'ossature de la constitution du Cameroun réunifié est fixée.
Le premier jour de la conférence, le docteur Emmanuel Endeley se lève et dit, devant tout le monde, que certains des délégués voient le document pour la première fois. Ils sont à Foumban, au Cameroun français. La conférence constitutionnelle qui doit écrire la loi fondamentale du pays réunifié vient de s'ouvrir, et le chef de l'opposition du Southern Cameroons constate que le texte dont on va discuter existe déjà, rédigé, sur la table.
Ce point est l'un de ceux sur lesquels les sources consultées convergent : Ahmadou Ahidjo, président de la République du Cameroun, arrive à Foumban avec un projet de constitution déjà rédigé, et le fait est corroboré par deux chaînes de sources indépendantes.
Foumban s'ouvre le 17 juillet 1961, quatre mois après un vote

Frédéric Gadmer / Médiathèque de l'architecture et du patrimoine, via Wikimedia Commons, Licence Ouverte /CC BY-SA 4.0Source
La conférence se tient du 17 au 21 juillet 1961. Elle réunit deux délégations. D'un côté, celle de la République du Cameroun, conduite par Ahidjo. De l'autre, celle du Southern Cameroons, conduite par son Premier ministre, John Ngu Foncha.
Ce qui les amène là s'est décidé quelques mois plus tôt. En février 1961, le Southern Cameroons vote au plébiscite pour la réunification avec la République du Cameroun : 233 571 voix pour, 97 475 contre. Le principe est acquis. Reste à écrire comment les deux territoires vont vivre ensemble — et c'est précisément ce que Foumban devait régler.
Sur la taille des délégations, une seule source académique donne un chiffre : selon l'article du Journal of Global Initiatives, le Southern Cameroons envoie vingt-cinq délégués, le Cameroun français douze. Le chiffre n'a pas pu être recroisé sur un second document de même rang, et se lit donc comme une indication, non comme un fait dur.
Selon une seule source, une entrée encyclopédique remontant à la littérature académique, plus de cent personnes sont tuées dans des violences dans plusieurs villes du Cameroun deux semaines avant la conférence, ce qui inquiète les partisans de la réunification ; la même source rapporte que Foumban est préparée pour offrir l'image d'une ville en paix. Ce point n'a pas été recroisé sur une seconde source de premier rang.
Les délégués du Southern Cameroons arrivaient avec le programme de Bamenda

Harry Pot / Anefo, Nationaal ArchiefCC BY-SA 3.0 NLSource
Ils ne venaient pas les mains vides. Réunis auparavant à la conférence de Bamenda, ils avaient arrêté leurs demandes : une fédération non centralisée, un parlement bicaméral, une répartition décentralisée des pouvoirs. Autrement dit, deux entités qui gardent chacune un poids réel dans les institutions communes.
Foncha, lui, avait engagé sa parole devant sa population. Sur la promesse fédérale, il déclare :
I can state here and now that the People of Southern Cameroons would never have voted in favour of unification if it had not been for the assurances given that the resulting union would take the form of a federation.
Le peuple du Southern Cameroons, dit-il en substance, n'aurait jamais voté pour l'union sans l'assurance qu'elle prendrait la forme d'une fédération. Ahidjo, dans son discours d'ouverture, dit lui aussi le mot fédéral : le cadre choisi avant même le référendum était fédéral, et une structure fédérale serait la seule qui convienne à la situation particulière du pays.
Ahidjo énumère les points qui ne se discuteront pas

Moshe Pridan / GPO IsraëlDomaine publicSource
La suite de la conférence tourne autour d'une liste. Ahidjo tranche, point par point, ce qui entrera dans le texte :
The word indivisible will be cancelled, but a clause guaranteeing the integrity of the federation shall be introduced. For lack of big financial means, there is no room for a bicameral parliament; the House of Chiefs will be maintained; Yaounde must remain the federal capital. There is no room for double nationality; the president and vice-president shall be elected by universal suffrage.
Le mot « indivisible » disparaît, remplacé par une clause garantissant l'intégrité de la fédération. Faute de moyens financiers, pas de parlement à deux chambres. La House of Chiefs est maintenue. Yaoundé reste la capitale fédérale. Pas de double nationalité. Président et vice-président élus au suffrage universel.
Le parlement bicaméral figurait parmi les demandes arrêtées à Bamenda. Il tombe sur un argument budgétaire.
Trois jours prévus, cinq jours racontés
La durée des travaux est elle-même discutée. Le même article académique décrit une conférence pensée comme brève — trois jours — par Ahidjo et Foncha, mais qui s'étire ; et il cite le délégué Mbile, qui raconte les choses en cinq jours :
We may have done more if we had spent five months instead of five days in writing our constitution at Foumban.
On aurait fait davantage, dit-il, avec cinq mois au lieu de cinq jours. Les deux versions coexistent dans les sources et il n'y a pas lieu de choisir pour elles.
Le résultat, en revanche, est net. Le texte adopté est unicaméral et centralisé. L'essentiel de ce que le Southern Cameroons avait préparé à Bamenda n'y figure pas. La constitution entre en vigueur le 1er octobre 1961.
L'historien Frank Stark, en 1976, a formulé les choses durement : le peuple du Southern Cameroons aurait été mené à Foumban « comme des moutons à l'abattoir », les Camerounais francophones ayant contrôlé et orchestré chaque étape des négociations. C'est une caractérisation d'historien, attribuée à son auteur, reprise depuis dans une synthèse académique — pas une conclusion neutre des archives.
Le point juridique que les sources ne tranchent pas
Un débat reste ouvert sur la ratification. Plusieurs sources, dont des sources militantes du côté du Southern Cameroons, soutiennent que le texte n'a jamais été formellement approuvé ni par la House of Assembly ni par la House of Chiefs du Southern Cameroons. La littérature encyclopédique remontant sur les travaux académiques nuance : elle confirme que l'Assembly n'a pas ratifié le texte avant son entrée en vigueur le 1er octobre 1961, mais rappelle qu'un accord est trouvé à Yaoundé en août 1961 entre Ahidjo et Foncha, « en attendant » l'approbation des deux chambres — approbation qui n'intervient pas avant la mise en application.
Deux lectures existent donc. L'une retient un accord politique conclu entre les deux dirigeants et une réunification voulue par le vote de février 1961. L'autre, portée par des sources militantes du côté du Southern Cameroons, retient qu'un texte appliqué sans passer par les deux chambres du territoire ne les engageait pas. Le dossier de recherche de cette histoire classe ce point comme disputé et signale explicitement qu'aucune des deux versions ne peut être présentée comme la vérité établie.
En 1972, la clause protectrice disparaît
Trois ans plus tard, les urnes donnent d'autres chiffres. Aux élections du 24 avril 1964, l'Union camerounaise d'Ahidjo remporte les 40 sièges de l'Assemblée d'État du Cameroun oriental, et le KNDP de Foncha les 10 sièges de l'Assemblée d'État du Cameroun occidental — ce sont des assemblées fédérées, pas le parlement fédéral.
Puis, en mai 1972, Ahidjo annonce par référendum la conversion de la Fédération en État unitaire. La clause de Foumban qui rendait inadmissible toute révision portant atteinte à l'intégrité de la fédération ne la protège pas. Onze ans après la conférence, la forme fédérale fixée à Foumban n'existe plus.
À Foumban, la mémoire locale montre encore les lieux : l'ancien Cours complémentaire de Njinka, devenu le lycée de Foumban, où les délégations ont siégé, et un monument de la réunification élevé à Njinka. On raconte aussi dans la ville que le sultan Njimoluh Seidou avait logé Ahidjo et Foncha au palais royal, les autres délégués étant installés dans des appartements séparés. Ces détails viennent de la mémoire et de la presse locales, pas des archives.
Le 21 juillet 1961, la conférence se termine. Le texte qui en sort règle la vie commune de deux territoires pendant onze ans. Ce que les sources établissent de son écriture, Endeley l'avait dit à voix haute devant la salle, le matin de l'ouverture : certains de ceux qui devaient en discuter le voyaient pour la première fois.
Nos sources
- The Foumban "Constitutional" Talks and Prior Intentions of Negotiating: A Historico-Theoretical Analysis of a False Negotiation and Ramifications for Political Developments in Cameroon, Journal of Global Initiatives — Journal of Global Initiatives, Kennesaw State UniversityConsulter
- The quest for political power and recognition: problems that nearly marred the transfer of sovereignty in the Southern Cameroons at independence in 1961 (thèse, Oxford) — Simon Ndoh NkwetiConsulter
- Caractérisation « sheep to the slaughter » reprise dans une synthèse académique récente (Studies in Social Science & Humanities) — Frank Stark (1976)
- Wikipedia (EN), « Anglophone problem » — remonte sur Konings (1997, 2003), Ndi (2014), Atanga (2011), Achankeng (2014) — WikipediaConsulter
- Wikipedia (EN), « Origins of the Anglophone Crisis » — WikipediaConsulter
- Wikipedia (EN), « 1961 British Cameroons referendum » — WikipediaConsulter
- The Foumban Constitutional Conference: A bad beginning for Southern Cameroons — scnc-uk.comConsulter
- The Legal Argument for Southern Cameroons Independence (position militante, citée comme point de vue et non comme fait établi) — africafederation.netConsulter
Comment nous avons écrit cette histoire
Cet article s'appuie sur la table de vérification interne du dossier Foumban, construite autour d'un article du Journal of Global Initiatives (Kennesaw State University), de la thèse d'Oxford de Simon Ndoh Nkweti, et de deux entrées encyclopédiques anglophones qui remontent sur Konings, Ndi, Atanga et Achankeng. Les dates, le résultat du plébiscite de février 1961, les citations d'Ahidjo, de Foncha et de Mbile, la bascule vers un parlement unicaméral et le référendum de 1972 sont donnés comme faits d'archive. Trois éléments ont été volontairement écartés ou atténués : la composition chiffrée des délégations, tenue par une seule source académique, n'est donnée qu'attribuée ; la part de sièges perdus par le Cameroun occidental, trop faiblement sourcée, est absente ; l'absence de ratification par les deux chambres du Southern Cameroons est présentée comme un point juridique disputé, avec les deux lectures. Les détails sur l'hébergement des délégués au palais de Foumban et sur le monument de Njinka relèvent de la mémoire locale et sont attribués comme tels.
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