Afrique
Mkwawa, le crâne réclamé
Le traité de Versailles, qui met fin à la Première Guerre mondiale, ne réclame qu'un seul reste humain : le crâne du sultan Mkwawa, chef hehe qui avait anéanti une colonne allemande en dix minutes. Berlin a répondu que ce crâne était introuvable ; il faudra trente-cinq ans pour que l'affaire trouve une issue.
Dans le texte du traité qui met fin à la Première Guerre mondiale, entre un article sur les trophées de guerre rendus à la France et un autre sur les tableaux de van Eyck à restituer à Louvain, une ligne réclame un objet qui n'appartient à aucune de ces catégories.

Auckland War Memorial Museum / Wikimedia CommonsDomaine publicSource
Germany will hand over to His Britannic Majesty's Government the skull of the Sultan Mkwawa which was removed from the Protectorate of German East Africa.
C'est l'article 246, partie VIII, section II — la partie « Réparations ». Le traité de Versailles réclame beaucoup de choses à l'Allemagne. Le même article 246 réclame aussi le Coran original du calife Othman, à restituer au roi du Hedjaz. Un seul reste humain y est nommé. Celui d'un chef africain mort vingt-et-un ans plus tôt, dans les collines de l'actuelle Tanzanie.
À Lugalo, une colonne allemande est détruite en dix minutes

Universitätsbibliothek Frankfurt am Main / Wikimedia CommonsDomaine publicSource
Le pays hehe, à la fin du XIXe siècle, occupe les hauteurs autour d'Iringa. Enfant, celui qui va le diriger est appelé Ndesalasi — une tradition rapportée veut que le nom signifie « le fauteur de troubles ». Devenu chef à la mort de Munyigumba, en 1879, il unifie les collines sous son autorité. Les Allemands le connaîtront sous le nom de Mkwawa.
En 1891, l'Allemagne veut ce territoire. Le commandant Emil von Zelewski quitte la côte avec trois compagnies : treize officiers, 320 askaris, 170 porteurs. Il progresse en brûlant les fermes sur son passage — vingt-cinq d'abord, une cinquantaine ensuite. Il a renoncé aux patrouilles de reconnaissance. Il avance en tête de colonne, à dos d'âne.
Le 17 août, la colonne entre dans la gorge de Kitonga, à Lugalo. Le sentier est encaissé, la brousse dense des deux côtés. Trois mille guerriers hehe en sortent d'un coup. Zelewski est frappé d'une lance dans le dos — le coup, d'après le récit rapporté par les historiens de la bataille, est porté par un garçon de seize ans, que Mkwawa récompensera de trois vaches. En dix minutes, Zelewski et la plus grande partie de ses hommes sont morts. Environ 250 soldats tombent. Quatre Européens seulement en réchappent : deux lieutenants et deux sous-officiers, qui s'enfuient avec deux effendis, 62 askaris et 74 porteurs.
Les Hehe ne repartent pas seulement avec les fusils. Ils emportent deux mitrailleuses Maxim. C'est la première grande défaite de la Schutztruppe allemande en Afrique de l'Est ; l'étude archéologique du champ de bataille publiée en 2025 parle d'une expédition allemande presque entièrement anéantie.
Kalenga tombe en deux jours, et le roi disparaît quatre ans
Mkwawa ne croit pas que l'affaire est finie. Il envoie un officier nommé Mtaki étudier les fortifications de la côte — les sources divergent sur ce qu'il est allé voir exactement, fortifications arabes ou allemandes — puis il transforme sa capitale, Kalenga, en place forte de pierre. On la surnomme Lipuli : le Grand Éléphant. C'est là que sont gardées les deux Maxim prises à Lugalo.
Fin octobre 1894, les Allemands reviennent sous le commandement du gouverneur von Schele. L'artillerie pilonne les défenses pendant deux jours. Le 30 octobre, un détachement d'assaut conduit par Tom Prince escalade les murs. Kalenga tombe.
Mkwawa n'est pas dedans. Commencent quatre années de guérilla, auxquelles l'administration allemande répond par la terre brûlée et les villages punis. Le gouverneur met la tête du sultan à prix pour plusieurs milliers de roupies — les sources donnent 5 000, parfois 6 000. Dès 1895, Mkwawa a fait savoir que plutôt que de se rendre, il mourrait de son propre fusil.
Juillet 1898 : un prisonnier parle sous la torture
En juillet 1898, la colonne de l'officier Merkl capture un jeune Hehe. Merkl écrit lui-même, dans son rapport, qu'il a fallu une « persuasion énergique » — la torture — pour que le garçon lâche que le Mtwa n'est pas loin, malade, crachant du sang.
Les soldats s'approchent. Ils entendent un coup de feu. Ils trouvent deux corps près d'un feu ; les askaris tirent encore sur celui de Mkwawa. Merkl n'a rien vu du geste lui-même, et l'identité de l'homme mort à côté du sultan reste discutée. Ce qui est établi, c'est la date, le 19 juillet 1898, le lieu, l'abri sous roche de Mlambalasi, et la conclusion que retiennent les sources : Mkwawa s'est tué pour ne pas être pris vivant.
Puis Merkl donne un ordre qu'il consigne par écrit :
I ordered my askari to cut off Mkwawa's head.
Un sergent décapite le corps pour toucher la prime. La tête part pour l'Allemagne.
Berlin répond « introuvable » pendant trente-cinq ans

Wikimedia CommonsDomaine publicSource
Vingt ans plus tard, l'Allemagne perd la guerre. Les Hehe, eux, ont servi les Britanniques, et c'est le gouverneur britannique Byatt qui obtient que cette loyauté soit payée d'une ligne dans le traité. L'article 246 est écrit.
La réponse allemande arrive le 6 mai 1920 : rien n'indique que la tête ait jamais été rapportée en Allemagne. Le 17 février 1921, la question est posée aux Communes. Le 22 août 1921, Winston Churchill y met un terme :
In the circumstances I do not propose to take further action in the matter.
La question revient pourtant. Le 3 décembre 1930, on répond au Parlement que la localisation du crâne n'a jamais été établie et que, selon Berlin, il n'a pas été emporté en Allemagne mais enterré sur place. Le 24 mai 1933, les Communes ouvrent un débat intitulé « Treaty of Versailles (Sultan Mkwawa's Skull) ». Le crâne ne revient pas pour autant. Entre la signature du traité en 1919 et l'issue de l'affaire, il s'écoulera trente-cinq ans.
Un seul crâne, dans les réserves de Brême, porte un trou de balle

The National Archives UK, Open Government Licence v1.0OGL v1.0Source
En 1953, le gouverneur du Tanganyika, Edward Twining, entre dans les réserves d'un musée de Brême. La collection compte deux mille crânes humains. Quatre-vingt-quatre proviennent de l'ancienne Afrique orientale allemande.
Le tri se fait sur des mesures crâniennes, comparées à celles du petit-fils du sultan : l'indice céphalique retenu est 71, et deux crânes seulement entrent dans ce groupe. Puis vient l'indice qui tranche. Un seul crâne de la collection porte un trou de balle. Et Mkwawa est mort d'une balle, la sienne.
L'accord se fait sur celui-là. En 1954, cinquante-six ans après la mort du sultan, le crâne est rendu à Kalenga. Le rapport britannique de la cérémonie parle de plus de trente mille Wahehe, et d'une foule « absolument silencieuse » d'un bout à l'autre ; un journal allemand, le Weser-Kurier, décrira au contraire trente mille membres de la tribu en liesse. Le crâne est remis au petit-fils du roi, le chef Adam Sapi Mkwawa.
Le 27 novembre 1962, ce même Adam Sapi Mkwawa est nommé président de l'Assemblée nationale du Tanganyika. Il sera le premier président du Parlement de la Tanzanie, fonction qu'il occupera, en trois périodes, jusqu'en 1994. Le petit-fils du décapité a présidé le parlement du pays devenu indépendant.
Une ombre : le crâne rendu n'est peut-être pas le bon
En 2020, trois chercheurs — Brockmeyer, Edward et Stoecker — reprennent le dossier dans le Journal of Modern European History et doutent de l'identification faite à Brême. Un élément matériel les gêne : Merkl a vendu à un collectionneur, Emil Werth, des fragments d'un crâne qui avait été fracassé, alors que le crâne de Brême est entier. La localisation du trou de balle change d'ailleurs d'une source à l'autre : vers l'arrière de la tête avec sortie vers l'avant chez l'un, à la tempe chez l'autre.
Des milliers de restes humains africains dorment encore dans les réserves des musées européens ; les travaux de provenance de l'Übersee-Museum et les publications berlinoises sur les crânes d'Afrique orientale ne font que commencer à les recenser. À Kalenga, la question ne se pose pas dans ces termes : pour les Hehe, l'ancêtre est rentré chez lui.
Et dans le texte du traité de Versailles, la ligne est toujours là, entre les trophées français et les tableaux de Louvain. Un seul nom d'homme, réclamé comme une réparation.
Nos sources
- Traité de Versailles, article 246 (texte via Foreign Relations of the United States, Paris Peace Conference, vol. XIII) — Département d'État des États-Unis (1919)Consulter
- Hansard, Chambre des communes, « Treaty of Versailles (Sultan Mkwawa's Skull) », débat du 24 mai 1933 — Parlement britannique (1933)Consulter
- « Mkwawa and the Hehe Wars », Journal of African History — Alison Redmayne (1968)Consulter
- « The Mkwawa complex », Journal of Modern European History — Brockmeyer, Edward & Stoecker (2020)Consulter
- Étude archéologique du champ de bataille de Lugalo, International Journal of Historical Archaeology — Springer (2025)Consulter
- Journal of Eastern African Studies (article sur l'affaire du crâne) — Bucher (2016)Consulter
- « Remembering the Dismembered » — dossier Mkwawa, incluant le rapport de l'officier Merkl — Remembering the Dismembered (s. d.)Consulter
- « Tanzania: the skull of Sultan Mkwawa » — Martin Plaut (2019)Consulter
- « The Fall of Kalenga, October 1894 » — Weapons and Warfare (2020)Consulter
- « The story of a skull » (restes humains africains dans les musées européens) — D+C Development and Cooperation (s. d.)Consulter
Comment nous avons écrit cette histoire
Cet article s'appuie d'abord sur deux documents primaires : le texte du traité de Versailles pour l'article 246, et les débats du Parlement britannique (Hansard, 1921, 1930, 1933) pour les trente-cinq ans de refus allemand. La mort de Mkwawa est racontée d'après le rapport de l'officier Merkl, seul témoignage de la colonne allemande arrivée sur les lieux, complété par les travaux universitaires sur les guerres hehe et par l'archéologie récente du champ de bataille de Lugalo. Deux points sont volontairement laissés ouverts : le jour exact de la cérémonie de 1954, que les sources donnent au 19 juin ou au 9 juillet, et l'authenticité du crâne rendu, mise en doute par les chercheurs en 2020. Aucun bilan des pertes hehe à Lugalo n'est avancé : les chiffres varient de soixante à mille. Le sens du nom d'enfance Ndesalasi est une tradition rapportée, non un acte d'archive.
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