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Les pharaons noirs de Nubie

7 min de lecture

Sur sa stèle de victoire, le roi Piye de Kouch dit sa colère : on a affamé ses chevaux. Derrière cette phrase, près d'un siècle de rois venus du Soudan actuel sur le trône de toute l'Égypte.

Sur la grande stèle qu'il fait dresser après sa campagne, le roi Piye énumère les villes prises, les princes soumis, les chevaux et les chars saisis. Puis il s'adresse au prince Namlot, maître d'Hermopolis, et sa voix change. Ce qu'il lui reproche n'est ni la révolte, ni le parjure, ni les morts.

Planche gravée en noir et blanc reproduisant l'intégralité du texte hiéroglyphique de la stèle de victoire de Piye.
La stèle de victoire de Piye, telle que relevée et publiée par Auguste Mariette en 1872 — le texte que le roi fait graver après sa campagne.

Auguste Mariette, Monuments divers (1872), domaine public, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Il est plus douloureux à mon cœur que mes chevaux aient été affamés que tout autre crime que tu as commis.

Piye n'est pas égyptien. Il vient du royaume de Kouch, dans le Soudan actuel, et il vient de conquérir toute l'Égypte.

Napata, la montagne où vit Amon

Vue du Gebel Barkal, montagne isolée du désert nubien avec son pinacle rocheux caractéristique, au Soudan.
Le Gebel Barkal, la montagne au pied de laquelle s'élevait Napata, capitale du royaume de Kouch.

LassiHU, CC BY-SA, via Wikimedia CommonsGFDL 1.2+Source

Au VIIIe siècle avant notre ère, la capitale de Kouch est Napata, sur le Nil, au pied du Gebel Barkal. La montagne est un massif isolé dont se détache une aiguille rocheuse, un pinacle vertical que les archéologues décrivent comme un cobra royal dressé — l'uræus des couronnes égyptiennes. Les fouilles menées là par Timothy Kendall ont documenté ce que les inscriptions laissaient entendre : pour les Kouchites, cette montagne est la Montagne Pure, le lieu où naît le dieu Amon sous sa forme de bélier.

C'est décisif pour comprendre la suite. Amon n'est pas, aux yeux des rois de Kouch, un dieu étranger emprunté au nord. Il habite chez eux. Quand l'Égypte se morcelle entre principautés rivales et que le culte thébain est aux mains de dynastes locaux, Piye remonte le fleuve en se présentant non comme un conquérant mais comme le restaurateur de la vraie religion.

Une armée qui se baigne avant la bataille

La stèle donne l'ordre qu'il transmet à ses troupes avant d'arriver à Thèbes.

Entrez dans l'eau. Purifiez-vous dans le fleuve. Revêtez-vous du meilleur lin.

Une armée d'invasion à qui l'on commande de se laver et de s'habiller de lin propre pour se présenter devant le dieu : la scène dit exactement la posture que Piye revendique. Il ne prend pas Thèbes, il y entre en pèlerin armé.

La même logique règle la soumission des vaincus. Quatre rois du Delta viennent se rendre. Un seul, Namlot, franchit la porte du palais. Les trois autres restent dehors. La stèle en donne la raison sans détour : ils ne sont pas circoncis et ils mangent du poisson, ce qui est une abomination pour le palais. Le roi venu du sud applique aux princes du nord une règle de pureté égyptienne dont ils se sont éloignés.

Piye est couronné pharaon de Haute et de Basse Égypte. Puis il fait ce qu'aucun pharaon égyptien n'aurait fait : il rentre à Napata, et c'est de là qu'il gouverne. Après lui, quatre autres rois de Kouch portent la double couronne — Chabaka, Chabataka, Taharqa, Tanouétamani. De 744 à 656 environ, près d'un siècle, un même État s'étend du cœur du Soudan à la Méditerranée. National Geographic rappelle qu'on n'avait plus vu pareille unité de la vallée du Nil depuis le Nouvel Empire.

La pierre de Chabaka, devenue meule

Photographie d'une grande dalle de pierre gravée d'hiéroglyphes, la pierre de Chabaka, exposée au British Museum.
La pierre de Chabaka, conservée au British Museum sous le numéro EA 498, photographiée en 2008.

CaptMondo, CC BY 2.5, via Wikimedia CommonsCC BY-SA 3.0Source

Chabaka fait graver un long texte théologique sur une dalle de pierre. L'inscription affirme qu'elle reproduit le contenu d'un papyrus ancien rongé par les vers, que le roi aurait fait sauver. C'est ce que dit la pierre ; la plupart des chercheurs, eux, tiennent le texte pour une composition de la 25e dynastie elle-même. La matière a longtemps été décrite comme du basalte : l'analyse du British Museum, qui conserve l'objet sous le numéro EA498, l'identifie comme une brèche verte du Wadi Hammamat.

Le destin de cette dalle est plus brutal que son contenu. Sa fiche de musée la classe comme stèle et comme meule réemployée. Quelqu'un, des siècles après Chabaka, l'a couchée et s'en est servi pour moudre : les dégâts dessinent un arc de 78 centimètres de rayon, qui a effacé le centre de l'inscription. Le texte que le roi disait avoir sauvé de la pourriture a été détruit par le travail d'un moulin.

Taharqa bat l'Assyrie, puis l'Assyrie revient

Vue du kiosque de Taharqa à Karnak, avec sa colonne monumentale encore debout au milieu des vestiges du temple.
Le kiosque de Taharqa dans le temple de Karnak. De ses colonnes hautes de 21 mètres à l'origine, une seule est encore debout et complète aujourd'hui.

EditorfromMars, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source

Le quatrième de ces rois est le plus connu, et il l'est par un canal inattendu. Le deuxième livre des Rois raconte que le roi d'Assyrie apprend une nouvelle en pleine campagne de Judée : « Tirhakah, roi de Kouch, s'est mis en route pour te combattre. » Tirhakah, c'est Taharqa. Son nom entre ainsi dans la Bible.

Les faits militaires suivent. En 674 avant notre ère, selon les chroniques babyloniennes, Taharqa défait l'armée assyrienne — certains auteurs datent ce revers de 673. C'est la machine militaire la plus efficace du Proche-Orient qui recule devant un roi venu du Soudan.

À Karnak, il fait dresser un kiosque dont les colonnes s'élevaient à 21 mètres. Une seule tient encore debout complète, relevée et documentée par le projet Digital Karnak.

Le répit est court. L'Assyrie revient. En 671, Memphis tombe et Assarhaddon fait graver sa victoire sur une stèle aujourd'hui au Pergamonmuseum. L'inscription énumère ce qu'il emmène :

Sa reine, son harem, Ushanahuru, son héritier, et le reste de ses fils.

L'héritier de Taharqa part en captivité en Assyrie. En 663, sous Assourbanipal, c'est Thèbes qui est mise à sac. Le cylindre de Rassam détaille le butin, dont deux obélisques de métal pesant 2 500 talents — environ 75 tonnes pour les deux — traînés jusqu'à Ninive. Le pillage de la ville sainte est attesté par les annales assyriennes et par le prophète Nahum, qui évoque la chute de No-Amon. Aucune source égyptienne n'en dit un mot.

Les rois de Kouch se replient vers le sud. Leur royaume ne meurt pas : recentré sur Méroé, il dure jusque vers 350 de notre ère, et il se dote à partir du IIe siècle avant notre ère de sa propre écriture, le méroïtique.

Vingt-quatre chevaux enterrés debout

Ce que Kouch a laissé dans le paysage se compte encore. Le Soudan possède aujourd'hui plus de pyramides que l'Égypte : de l'ordre de deux cents à deux cent cinquante, contre un peu plus d'une centaine au nord, soit environ le double.

Et à El-Kurru, nécropole royale du royaume de Kouch, les fouilleurs ont dégagé vingt-quatre fosses numérotées Ku.201 à Ku.224. Ce ne sont pas des tombes humaines. Ce sont des sépultures de chevaux. Les bêtes ont été enterrées le plus souvent debout, harnachées, avec des garnitures d'or et d'argent. Les rangées correspondent aux règnes de Piye, Chabaka, Chabataka et Tanouétamani. Le roi qui trouvait plus douloureux qu'on affame ses chevaux que tout autre crime a fondé une tradition funéraire qui a tenu quatre règnes.

Reisner refusait d'y croire, Doukki Gel a tranché

Rangée de sept grandes statues royales de pierre noire, brisées puis reconstituées, exposées au musée de Kerma au Soudan.
Les sept statues royales de granit noir découvertes en 2003 par Charles Bonnet à Doukki Gel, aujourd'hui reconstituées au musée de Kerma : de gauche à droite, Tanouétamani, Taharqa (au fond), Senkamanisken, de nouveau Tanouétamani (au fond), Aspelta, Anlamani et de nouveau Senkamanisken.

Matthias Gehricke, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source

Portrait photographique en noir et blanc de l'égyptologue George Andrew Reisner.
L'égyptologue américain George Reisner, qui a fouillé Napata et El-Kurru au début du XXe siècle, photographié au plus tard en 1922.

The World's Work, 1922, domaine public, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Ces sites ont été fouillés au début du XXe siècle par l'égyptologue américain George Reisner. Il n'a pas admis ce qu'il déterrait. Selon les mises au point publiées depuis, il tenait les dirigeants nubiens pour des Égypto-Libyens à peau claire régnant sur des Africains primitifs, et l'a écrit dans le bulletin de son musée.

En janvier 2003, à Doukki Gel, près de Kerma, la mission de Charles Bonnet met au jour une favissa : une fosse d'enfouissement rituel. Elle contient sept statues royales monumentales, en granit noir. On y reconnaît Taharqa, Tanouétamani, Senkamanisken, Anlamani et Aspelta. La plus grande, celle de Taharqa, mesure 270 centimètres. Les fouilleurs sont formels sur deux points : les statues ont été sciemment brisées, puis déposées en lieu sûr et avec soin. Le bris est généralement attribué à la campagne égyptienne de Psammétique II, vers 593 avant notre ère. Quelqu'un, après les briseurs, a ramassé les morceaux de ses rois et les a mis à l'abri.

En 2019, en ouvrant l'exposition Ancient Nubia Now, le Museum of Fine Arts de Boston, héritier des collections et des archives de Reisner, a reconnu publiquement les préjugés de son propre fouilleur.

Ce patrimoine est aujourd'hui en danger dans un Soudan en guerre depuis 2023, comme le documente la revue Antiquity. Les rois de Kouch, eux, n'ont pas laissé leur trace dans un seul dépôt : elle est dans la pierre qu'ils ont fait graver, dans les annales de ceux qui les ont vaincus, et dans la Bible.

Nos sources

  1. Stèle de la victoire de Piye (musée du Caire), traduction intégraleTexte primaire, édition en ligneConsulter
  2. Jebel Barkal and Ancient NapataTimothy Kendall (Jebel Barkal Archaeological Project)Consulter
  3. Doukki Gel — les sept statues royales (mission de Kerma)Charles Bonnet et Dominique Valbelle, CRAI (2003)Consulter
  4. King Piye and the Kushite control of EgyptSmarthistoryConsulter
  5. 2 Rois 19:9 (Tirhakah, roi de Kouch)Texte bibliqueConsulter
  6. Les chevaux d'El-KurruUCL Press, Archaeology InternationalConsulter
  7. Ancient Nubia Now — communiqué sur les travaux et les préjugés de George ReisnerMuseum of Fine Arts, Boston (2019)Consulter
  8. Black PharaohsNational Geographic (2008)Consulter
  9. Gebel Barkal et les sites de la région napatéenneUNESCO, Liste du patrimoine mondialConsulter
  10. Archaeology and cultural heritage in wartime Sudan, 2023-2025Antiquity (Cambridge University Press)Consulter

Comment nous avons écrit cette histoire

Cet article repose d'abord sur des textes gravés : la stèle de victoire de Piye, la stèle de victoire d'Assarhaddon, le cylindre de Rassam d'Assourbanipal, la pierre de Chabaka au British Museum, et deux mentions bibliques (2 Rois 19:9 pour Taharqa, Nahum 3:8 pour la chute de Thèbes). Les citations de Piye sont reprises de la traduction intégrale de la stèle. Les données de fouille viennent des archéologues eux-mêmes : Timothy Kendall pour le Gebel Barkal, Charles Bonnet et Dominique Valbelle pour Doukki Gel, les publications d'El-Kurru pour les tombes de chevaux. Rien ici ne relève de la tradition orale. Deux points restent discutés et sont donnés comme tels : la date de la victoire de Taharqa sur l'Assyrie (674 selon les chroniques babyloniennes, 673 chez certains auteurs) et l'ancienneté du texte gravé par Chabaka, que la majorité des chercheurs datent de la 25e dynastie elle-même. Les décomptes de pyramides sont donnés en ordres de grandeur. L'article ne dit rien de la couleur de peau des pharaons des autres dynasties : le dossier ne porte que sur la 25e.

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