Afrique
Lat Dior, le dernier damel du Cayor
En novembre 1882, le roi du Cayor dicte au gouverneur du Sénégal une lettre où il jure que même mort, son cheval Malaw répondra non au chemin de fer. Quatre ans plus tard, il tombe au puits de Dékheulé avec ses deux fils.
Un roi africain dicte une lettre au gouverneur français du Sénégal. Elle est conservée, mot pour mot, dans les archives. On y lit ceci :

Le Monde illustré, 8 mai 1875 (Gallica/BnF) — domaine public, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource
Tant que je vivrai, sache-le bien, je m'opposerai de toutes mes forces à l'établissement de ce chemin de fer […] La vue des sabres et des lances est agréable à nos yeux. C'est pourquoi chaque fois que je recevrai de toi une lettre relative au chemin de fer, je te répondrai toujours non, non, et je ne te ferai jamais d'autre réponse. Quand bien même je dormirais de mon dernier sommeil, mon cheval Malaw te ferait la même réponse.
La lettre est adressée au gouverneur Servatius. Elle est datée, dans le texte de l'Histoire générale de l'Afrique, du 17 novembre 1882. Celui qui la dicte s'appelle Lat Dior Ngoné Latyr Diop. Il est damel du Cayor, roi du royaume wolof qui s'étend entre Saint-Louis et Dakar — exactement le couloir où la France veut poser son rail.
Un roi élu contre le candidat des Français
Lat Dior naît vers 1842, selon Vincent Monteil, qui lui a consacré en 1963 une notice biographique. En 1861, il est chef du canton de Guet. L'année suivante, en 1862, il est élu damel du Cayor — contre le candidat que soutenaient les Français. Il a une vingtaine d'années.
Ce qui suit n'est pas la trajectoire lisse d'une statue. C'est celle d'un homme politique qui perd, négocie, se retourne. En 1864, il est battu à Loro. Il quitte le Cayor et trouve refuge au Saloum et dans le Rip, auprès de Ma-Bâ Dyakhu — Maba Diakhou Ba. C'est là qu'il se convertit à l'islam. En novembre 1868, il fait sa soumission. Et en 1871, il remonte sur le trône : l'UNESCO note que cette restauration se fait « à la faveur de la défaite française devant la Prusse », suivie de relations cordiales avec l'administration coloniale.
Ces relations vont loin. Lat Dior signe des traités avec la France. En 1875, il combat aux côtés des Français, contre Amadou Sekou. Il est damel de 1871 à 1882 : onze ans de relations suivies avec l'administration coloniale.
Le traité du 10 septembre 1879 parle de « route commerciale » et de « machines à vapeur »

Centre des archives d'Outre-Mer (Aix-en-Provence), via Wikimedia CommonsDomaine publicSource
Le 10 septembre 1879, Lat Dior signe un traité de quatorze articles qui ouvre la voie au chantier ferroviaire entre Saint-Louis et Dakar. Le texte de ce traité contient une contradiction que l'on peut lire encore aujourd'hui : son article 2 parle d'une « route commerciale », tandis que son article 5 décrit des « machines à vapeur ».
Cette contradiction est au cœur du retournement. L'Histoire générale de l'Afrique en donne une version explicite : le gouverneur Brière de l'Isle « obtint du damel l'autorisation de construire une route » et « lorsqu'en 1881 Latjor apprit qu'il s'agissait en fait d'un chemin de fer, il se déclara hostile ». Selon cette lecture, Lat Dior aurait cru autoriser une route et découvert deux ans plus tard une voie ferrée.
Cette version mérite d'être donnée avec sa réserve. Dès 1877, deux ans avant le traité, Lat Dior avait écrit à Brière de l'Isle une phrase qui ne laisse aucun doute sur ce qu'il comprenait :
Soyez bien persuadé que si, aujourd'hui, vous établissez un chemin de fer […] vous m'enlevez mon pays et me dépossédez de tout ce que je possède.
C'est lui, aussi, qui donne à cette machine son nom wolof : sakhaar-u dyêri, un bateau à vapeur sur la terre ferme. La tension entre les deux documents est réelle et reste ouverte : la lettre de 1877 nomme le chemin de fer, le traité de 1879 est signé deux ans plus tard, et c'est en 1881, selon l'UNESCO, que Lat Dior se déclare hostile.
La guerre de l'arachide
Quand Lat Dior reprend le combat, il ne commence pas par les armes. Il attaque la colonie à l'endroit où elle gagne de l'argent. Le passage de l'Histoire générale de l'Afrique est net :
Latjor interdit à ses sujets de cultiver l'arachide. Il était persuadé que sans cette graine les Français rentreraient chez eux. Il obligea aussi les populations proches des postes français à s'établir au cœur du Kayor.
Deux mesures, deux cibles : la graine qui fait vivre le commerce colonial, et les villages qui bordent les postes français. Le damel s'en prend d'abord à l'économie.
En même temps, il cherche des alliés. Le 23 juillet 1882, le gouverneur Vallon écrit au ministre ce que ses services ont appris : « des émissaires furent dépêchés auprès d'Ely, émir du Trarza, d'Abdul Bokar Kan du Fouta Toro et d'Albury Ndiaye du Jolof. Latjor les invitait à entrer dans une sainte alliance et à synchroniser leur lutte afin d'obtenir plus facilement l'éviction des Français de la terre de leurs ancêtres. » L'alliance ne se fera pas.
C'est dans ce contexte, quelques mois après la dépêche de Vallon, que Lat Dior dicte la lettre au gouverneur Servatius. Les lettres du damel étaient dictées en wolof et transcrites en arabe ; Monteil en a recensé environ deux cents.
Le 6 juillet 1885, le train est inauguré

La Géographie, 1901 (Gallica/BnF) — domaine public, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Le Monde illustré, 27 novembre 1886 (Gallica/BnF) — domaine public, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource
Le chantier, lui, avance. Le 6 juillet 1885, la ligne Dakar–Saint-Louis, 264 kilomètres, est inaugurée : c'est le premier chemin de fer d'Afrique de l'Ouest. (Le dernier tronçon, entre Ndande et Kébémer, est mis en service la veille, le 5 juillet ; le 6 est la date de la cérémonie.)
À partir de cet été-là, Lat Dior ne s'oppose plus à un projet : la voie est en service.
En août 1883, les Français avaient installé sur le trône du Cayor Samba Laobé Fall, neveu de Lat Dior, en remplacement de Samba Yaya Fall. Le 6 octobre 1886, ils le tuent à Tivaouane. Le mode de son exécution diffère selon les sources : l'UNESCO parle d'un détachement de spahis, d'autres récits d'un peloton commandé par le sous-lieutenant Minet.
Puis l'administration supprime le titre de damel. Le Cayor est découpé en six provinces. Le damelat avait été fondé vers 1549 : trois siècles et demi de couronne s'achèvent par un texte administratif. S'y ajoute un arrêté d'expulsion du gouverneur Genouille contre Lat Dior, daté du 13 novembre 1886 (cote ANSOM Sénégal I 86a) — donc postérieur de deux semaines au combat raconté ci-dessous.
Vers 11 heures, au puits de Dékheulé

François-Edmond Fortier, carte postale, début XXe siècle — domaine public, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource
Lat Dior rassemble ses trois cents derniers partisans. L'Histoire générale de l'Afrique rapporte le geste qui précède la bataille : « Il délia toutefois de leur serment ceux qui n'étaient pas décidés à mourir avec lui. » Puis, écrit la même source, « par une de ses audacieuses contremarches, il parvint à se placer, à l'insu de tous, entre ses ennemis et la voie ferrée ».
Le 27 octobre 1886, vers onze heures, il surprend au puits de Dékheulé la colonne du capitaine Valois. Le rapport de Valois lui-même, conservé aux archives du Sénégal, décrit ce qui se passe ensuite : « Pendant un quart d'heure on se fusillait de si près que beaucoup d'ennemis eurent leurs vêtements brûlés par la poudre. » Le combat est situé entre 11 heures et 11 h 45.
Lat Dior tombe. Avec lui, ses deux fils, et environ quatre-vingts de ses compagnons : Valois en compte soixante-dix-huit, « ses guerriers les plus renommés » ; l'UNESCO écrit quatre-vingts. Le damel avait quarante-quatre ans. Sur la date, les sources divergent : Monteil et certains récits sénégalais donnent le 26 octobre, l'UNESCO, le rapport Valois et les commémorations annuelles retiennent le 27.
L'Histoire générale de l'Afrique tire la conséquence en une phrase : « La mort de Latjor mettait naturellement fin à l'indépendance du Kayor. »
La tombe et les statues

Photo : CelmaKoumba, via Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source
Sur ce qui arrive au corps, c'est une mémoire familiale qui parle. Awa Diop, arrière-petite-fille de Lat Dior, raconte que le damel avait donné cette consigne : « Si je meurs, ne laissez pas mon corps ici. » Et elle en donne la raison : « Il savait que si les Blancs parvenaient à mettre la main sur son corps, ils le découperaient en plusieurs morceaux et il n'aurait pas de sépulture. » Selon ce récit, ses compagnons attendent le départ des Français, puis l'enterrent là où il est tombé — à l'emplacement de l'actuel mausolée de Dékheulé. C'est une tradition transmise dans sa famille, pas une pièce d'archive.
Le reste est visible. En 1982, le fondeur Issa Diop coule une statue équestre en bronze de trois mètres cinquante : Lat Dior sur Malaw, à l'entrée du CICES, à Dakar. Le 12 décembre 2024, une seconde statue du damel est inaugurée à Thiès.
Sur cet axe de l'ouest sénégalais, celui de la ligne à laquelle Lat Dior avait écrit non, des trains roulent toujours.
Nos sources
- Histoire générale de l'Afrique, tome VII, chapitre « Initiatives et résistances africaines en Afrique occidentale » (avec les cotes d'archives ANSOM) — UNESCOConsulter
- Lat Dior, damel du Kayor — Vincent Monteil (1963)Consulter
- Le Kajoor au XIXe siècle — Mamadou Diouf
- Lettres de Lat Dior à Brière de l'Isle, 1877, et expression wolof sakhaar-u dyêri (texte du traité de 1879 ; cite les Archives du Sénégal, Cartons 13 G) — Histoire d'Afrique
- Rapport du capitaine Valois sur le combat de Dékheulé (Archives du Sénégal, fonds AOF I-D-48), relayé in extenso — Dakaractu ; FallHG
- Lat Dior (1842-1886) — la statue équestre d'Issa Diop, 1982 — Sénégal OnlineConsulter
- Aujourd'hui, 10 septembre 1879 : Lat Dior avalise la construction du chemin de fer entre Saint-Louis et Dakar — SeneNewsConsulter
- Aujourd'hui, 6 juillet 1885 : inauguration de la ligne de chemin de fer de Dakar à Saint-Louis — SeneNewsConsulter
- Compagnie du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis ; Samba Laobé Fall — WikipédiaConsulter
- Dékheulé, 137 ans après la disparition de Lat Dior (témoignage d'Awa Diop, arrière-petite-fille) — Le QuotidienConsulter
- L'inauguration de la statue de Lat Dior à Thiès — Présidence de la République du Sénégal (2024)Consulter
Comment nous avons écrit cette histoire
L'ossature de ce récit vient du tome VII de l'Histoire générale de l'Afrique (UNESCO), qui cite directement les cotes d'archives ANSOM : la lettre au gouverneur Servatius, la mission des émissaires (dépêche Vallon du 23 juillet 1882), la suppression du titre de damel, le déroulé de Dékheulé. La biographie de Vincent Monteil (1963) fournit les dates de la première carrière politique. Les détails du corps à corps et le chiffre de soixante-dix-huit guerriers proviennent du rapport du capitaine Valois, relayé par deux sites qui en citent la cote (AOF I-D-48). Deux points restent ouverts et sont donnés comme tels : la date de la bataille, 26 chez Monteil contre 27 dans l'UNESCO et les commémorations, et la question de savoir si Lat Dior croyait vraiment n'avoir autorisé qu'une route en 1879 — c'est la lecture de l'UNESCO, mais sa propre lettre de 1877 parle déjà de chemin de fer. La demande de cacher son corps relève d'une tradition familiale, attribuée à son arrière-petite-fille Awa Diop ; elle n'est pas présentée comme un fait d'archive.
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