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Soul Makossa : la face B qui a fait chanter le monde en douala

7 min de lecture

En 1971, Manu Dibango enregistre un morceau de remplissage au dos d'un hymne de football. Onze ans plus tard, son refrain en douala termine la chanson qui ouvre l'album le plus vendu de l'histoire de la musique.

Le 2 mars 1972, à Yaoundé, le Cameroun perd 1-0 contre le Congo-Brazzaville en demi-finale de la Coupe d'Afrique des nations qu'il organise chez lui. Le but est de Noël Minga. Le Congo ira gagner le tournoi, en battant le Mali 3-2 en finale. La défaite emporte avec elle un 45 tours sorti la même année : sa face A est l'« Hymne de la 8e Coupe d'Afrique des Nations », commandé à Manu Dibango pour célébrer une victoire qui n'a pas eu lieu. Sa face B s'appelle « Soul Makossa ».

Un enfant de Douala part en Europe avec trois kilos de café

Photo d'identité en noir et blanc de Manu Dibango en 1964, crâne rasé, lunettes à monture noire, chemise claire à col ouvert.
Manu Dibango sur sa photo d'identité conservée au musée de la Sacem, 1964 : crâne déjà rasé, lunettes à monture noire, quelques années avant l'enregistrement de « Soul Makossa ».

Photo d'identité, fiche Manu Dibango, Bibliothèque-musée de la Sacem, 1964 — via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Photographie noir et blanc de l'orchestre congolais African Jazz en studio d'enregistrement en 1961, autour d'un microphone.
L'orchestre congolais African Jazz de Joseph Kabasele, dit Grand Kallé, en studio d'enregistrement à Léopoldville, avril 1961 — l'orchestre que Manu Dibango rejoint à Bruxelles avant de le suivre en Afrique.

Actualités Africaines, 15 avril 1961 (Léopoldville) — via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Manu Dibango naît à Douala le 12 décembre 1933, d'un père yabassi et d'une mère douala. Dans son autobiographie, Trois kilos de café, publiée en 1989, il écrit n'avoir jamais pu s'identifier complètement à aucun de ses deux parents. Le titre du livre renvoie à un détail très concret de son départ : les kilos de café que son père lui confie pour payer sa pension européenne.

Il quitte le Cameroun en 1949, à quinze ans. Collège à Saint-Calais, puis lycée à Chartres, où il apprend le piano. Viennent les clubs de jazz français, puis belges, et le saxophone. En 1957, il épouse Marie-Josée, dite Coco, une Belge. À Bruxelles, il rejoint l'African Jazz de Joseph Kabasele, dit Grand Kallé — l'orchestre d'« Indépendance Cha Cha » —, puis le suit à Léopoldville, l'actuelle Kinshasa. Il participe à des enregistrements de Kabasele ; la source la plus précise du dossier indique en revanche qu'il n'est pas intervenu sur « Indépendance Cha Cha » lui-même, contrairement à ce qui se répète souvent.

Quand le Cameroun obtient l'organisation de la Coupe d'Afrique des nations de 1972, du 23 février au 5 mars, à Yaoundé et à Douala, on commande un hymne à Dibango. Il l'enregistre en 1971, pour le label français Fiesta. Il faut aussi remplir l'autre face du disque. Il y met un morceau bâti sur un riff de saxophone, un mot de douala jeté en boucle — « makossa », le nom de la musique de sa ville, qu'il déforme en « mama-se, mama-sa, ma-makossa ». Un remplissage.

David Mancuso trouve le disque dans un bac de Brooklyn

Fin 1972, à New York, le disc-jockey David Mancuso tombe sur un exemplaire du 45 tours dans un magasin de disques antillais de Brooklyn. Il le passe à ses soirées du Loft. Le morceau s'installe dans les nuits new-yorkaises et les rares copies importées disparaissent des magasins. Frankie Crocker s'en empare à son tour sur WBLS, la première radio noire de la ville, et le matraque.

Ce qui suit dit assez bien la demande : face à la pénurie du disque original, au moins vingt-trois groupes sortent leurs propres versions de « Soul Makossa » pour capter le marché. Atlantic finit par obtenir la licence du titre auprès de Fiesta. En 1973, un instrumental camerounais dont le refrain est en douala atteint la 35e place du Billboard Hot 100 et la 21e du Hot Soul Singles. Des commentateurs y voient, depuis, le premier disque disco ; la paternité est discutée et d'autres titres sont cités.

Le 24 août 1973, Dibango joue au Yankee Stadium, devant environ 40 000 personnes, invité des Fania All Stars aux côtés de Mongo Santamaría et Billy Cobham. Le concert s'arrête quand la foule envahit le terrain. En 1974, « Soul Makossa » reçoit deux nominations aux Grammy Awards : meilleure performance instrumentale R&B et meilleure composition instrumentale.

En 1982, la coda de « Wanna Be Startin' Somethin' »

Photographie de presse en noir et blanc de 1984 montrant Michael Jackson tenant plusieurs trophées Grammy Awards.
Michael Jackson pose avec les Grammy Awards remportés le 28 février 1984 pour « Thriller », l'album dont la chanson d'ouverture se referme sur un refrain emprunté à Manu Dibango.

United Press International, 28 février 1984 — via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Dix ans après la demi-finale de Yaoundé, Michael Jackson publie Thriller. L'album ouvre sur « Wanna Be Startin' Somethin' », et cette chanson se termine sur une coda scandée : « mama-say mama-sah ma-ma-coo-sah ». C'est le refrain de Dibango, une variante du mot douala. Il n'a pas donné d'autorisation.

Thriller devient l'album le plus vendu de l'histoire de la musique : environ 70 millions d'exemplaires dans le monde, 34 fois disque de platine aux États-Unis selon une certification de la RIAA de 2021. Le disque le plus écouté de la planète s'ouvre donc sur une chanson dont les dernières secondes sont en langue camerounaise.

Dibango engage une procédure. En 1986, l'affaire est réglée à l'amiable : selon la presse, Michael Jackson admet avoir emprunté la ligne et verse un million de francs français. Le compromis a une clause dont la portée comptera plus tard : Dibango renonce à ses droits futurs sur cet enregistrement-là, mais pas sur l'usage futur du matériau.

En 2009, le tribunal de Paris juge sa demande irrecevable

Photographie de Rihanna chantant sur scène en concert en 2007.
Rihanna en concert en août 2007, l'année de la sortie de « Don't Stop the Music », qui reprend le même refrain via la version de Michael Jackson.

Photo : tomasland, 5 août 2007, via Flickr / Wikimedia CommonsCC BY 2.0Source

En 2007, Rihanna sample le même passage, via la version de Jackson, dans « Don't Stop the Music ». L'autorisation est demandée à Jackson, qui l'aurait accordée sans que Dibango soit contacté.

En février 2009, il assigne à Paris Michael Jackson et Rihanna. Il réclame 500 000 euros et demande le blocage des revenus liés au « mama-say mama-sa » chez Sony BMG, EMI et Warner. Le tribunal rejette sa demande comme irrecevable. Un an plus tôt, un juge avait déjà imposé à Universal Music de le créditer sur les éditions françaises à venir ; le tribunal estime qu'avec cet accord il a renoncé à toute réclamation supplémentaire. Il ne touche ni les 500 000 euros, ni un centime de cette procédure.

La confusion est fréquente sur ce point, y compris dans des notices qui parlent d'un règlement financier en 2009. Les dépêches de l'époque disent l'inverse : il a perdu, et il a perdu sur la forme.

Dans un entretien accordé plus tard, Dibango résume la chose en deux temps, en substance : on peut le voir de deux façons — pendant très longtemps, on a écouté ce qui venait d'outre-Atlantique, sans savoir qu'eux nous écoutaient. Il disait aussi sa fierté d'avoir été repris par le plus grand vendeur de disques du monde, et sa blessure de ne pas avoir été prévenu.

Le refrain continue de tourner sans lui

Photo de presse de Kanye West en 2010.
Kanye West en octobre 2010, le mois précédant la sortie de « My Beautiful Dark Twisted Fantasy », qui contient « Lost in the World » et reprend le refrain de « Soul Makossa ».

Fabien / Universal Music, 21 octobre 2010, via Wikimedia CommonsCC BY 3.0Source

Portrait de Manu Dibango photographié en 2019.
Manu Dibango photographié en juin 2019, l'année de sa tournée pour ses soixante ans de carrière, un an avant sa mort.

FestivaldeSully, 15 juin 2019, via Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source

Le hook n'a pas cessé de circuler. Kanye West le reprend en 2010 dans « Lost in the World », sur My Beautiful Dark Twisted Fantasy. A Tribe Called Quest, Jay-Z et des dizaines d'autres l'ont samplé, au point que « Soul Makossa » est décrite comme la chanson africaine la plus samplée.

Dibango, lui, a continué autre chose qu'un procès. Victoire de la musique en 1992 pour Négropolitaines Vol. 2. Artiste de l'UNESCO pour la paix en 2004. Une tournée en 2019 pour ses soixante ans de carrière.

Il meurt le 24 mars 2020 à l'hôpital de Melun, en région parisienne, du Covid-19, à 86 ans. L'annonce passe par sa page Facebook officielle. Il est l'une des premières grandes figures musicales mondiales emportées par la pandémie.

Le 45 tours de 1972 existe toujours, avec sa face A et sa face B. La face A célébrait une victoire camerounaise qui n'est jamais arrivée. La face B, enregistrée pour occuper l'espace restant, a fini par se retrouver à la fin de la première chanson de l'album le plus vendu de tous les temps — en douala.

Nos sources

  1. Soul Makossa, l'accord de 1986 avec Michael Jackson (nécrologie et histoire du morceau)The Guardian (2009 / 2020)
  2. The Story of Soul MakossaPitchfork — Tom Breihan (2009)
  3. Classements Hot 100 et Hot Soul Singles de 1973Billboard (1973)
  4. Dépêches sur la procédure engagée à Paris contre Michael Jackson et RihannaAFP / CBC News (2009)
  5. Carrière et disparition de Manu Dibango (24 mars 2020)Le Monde, RFI, Rolling Stone, NPR (2020)
  6. Trois kilos de café (autobiographie)Manu Dibango (1989)
  7. Artiste de l'UNESCO pour la paixUNESCO (2004)
  8. Coupe d'Afrique des nations de football 1972 ; Soul Makossa ; Wanna Be Startin' Somethin' ; Manu DibangoWikipédia (et les références citées par ces pages) (consulté en 2026)
  9. C'était Manu DibangoAfricultures (2020)
  10. Fania All Stars au Yankee Stadium, 24 août 1973Fania Records ; aNYthing (consulté en 2026)
  11. Thriller, album le plus vendu (record) et certification RIAAGuinness World Records ; RIAA (2021)
  12. Soul Makossa, de Brooklyn au Loft (reprises et diffusion new-yorkaise)909originals (2020)

Comment nous avons écrit cette histoire

Cet article ne retient que les faits qui ont passé la contre-vérification interne du dossier : dates, classements, montant de l'accord de 1986, issue de la procédure de 2009. Trois affirmations très répandues en ont été écartées faute de soutien : Manu Dibango n'a pas été le premier Africain nommé à un Grammy (Miriam Makeba en avait gagné un en 1966), il n'a pas gagné son procès de 2009 — sa demande a été jugée irrecevable —, et sa participation à l'enregistrement d'« Indépendance Cha Cha » est contredite par la source la plus précise du dossier. La paternité du titre de « premier disque disco » reste discutée : elle est donnée ici comme une opinion de commentateurs, pas comme un fait. Une citation attribuée à un entretien radio n'a pas pu être relue mot à mot : elle est paraphrasée, sans guillemets. Le montant de 1986 provient de la presse, l'accord lui-même étant confidentiel.

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