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Légendes

Le lac Oku, le lac interdit

7 min de lecture

Dans les montagnes du Nord-Ouest du Cameroun, une eau de cratère que les Oku n'appellent pas « le lac » mais « Mawes », notre Ma. On n'y pêche pas, on n'y nage pas. Cet interdit a gardé vivante une grenouille qui n'existe nulle part ailleurs au monde.

On raconte à Oku que deux hommes sont descendus vers la même eau, chacun une chèvre en offrande. Deux chefs, pour un lac que deux peuples se disputaient. Le premier entre. Le second entre. L'eau se referme.

Un seul ressort — le Fon d'Oku, et sur sa tête la calotte sacrée à plumes blanches, le kefol ə mbong. Le chef de Kejem, lui, ne revient jamais. C'est ainsi, dans ce récit, que la propriété du lac a été tranchée, et c'est depuis ce jour que le Fon d'Oku redescend chaque année au bord de cette eau.

Un lac de cratère à 2 227 mètres, au milieu de la plus grande forêt de montagne d'Afrique de l'Ouest

Vue aérienne d'un lac de cratère bleu entouré de forêt de montagne et de nuages, au Cameroun.
Vue aérienne du lac Oku, lac de cratère du Cameroun, entouré de la forêt de nuages.

Ericjoelmanej / Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source

Lac bleu niché au creux d'un massif entièrement recouvert d'une forêt de montagne dense, vu du ciel.
Le lac Oku cerné par la forêt de montagne de Kilum-Ijim, la plus grande forêt afromontagnarde d'Afrique de l'Ouest.

Eric Joel MAMA NKE / Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source

L'eau en question existe, et on peut la mesurer. Le lac Oku est un lac de cratère, posé à 2 227 mètres d'altitude sur le mont Oku, dans le Nord-Ouest du Cameroun. Il couvre 243 hectares. Sa profondeur moyenne est de 32 mètres, sa profondeur maximale de 52. Il appartient au champ volcanique d'Oku, un massif qui s'étend sur une centaine de kilomètres.

Une forêt de nuages l'entoure entièrement : la forêt de Kilum-Ijim. C'est la plus grande étendue de forêt afromontagnarde qui reste en Afrique de l'Ouest, protégée par un projet de gestion communautaire mené avec BirdLife International. Le lac est donc un bassin de cratère au sommet d'une montagne, cerné par ce couvert forestier.

Le Fondom d'Oku est un royaume des Grassfields, dans les Bamenda Highlands, gouverné par un Fon. Ses voisins sont Kejem — que l'on nomme aussi Babanki — et le royaume kom, dont l'ethnographie de référence d'E.M. Chilver et P.M. Kaberry rappelle qu'il s'est établi à Laikom au XVIIIe siècle. Ces trois noms reviendront.

Les Oku ne disent pas « le lac » : ils disent Mawes, notre Ma

Surface calme du lac Oku entourée de collines boisées, Cameroun.
Le lac Oku, dans l'ancienne province du Nord-Ouest du Cameroun — l'eau que les Oku n'appellent pas « le lac » mais Mawes.

Nickaj / Wikimedia CommonsDomaine publicSource

En langue oku, cette eau porte un nom qui n'est pas un nom de carte. On l'appelle Mawes — littéralement « notre Ma », du nom de la divinité Ma associée au lac. Le mot n'est pas une curiosité linguistique isolée : la charge du lac existe encore dans l'organisation des notables. Des notes de terrain de conservationnistes racontent qu'un coordinateur de projet arrivé au lac s'est vu remettre le titre traditionnel de Fai Mawes, notable du lac. Un Fon nouvellement intronisé, dit-on à Oku, doit être présenté à cette divinité.

Chaque année, rapporte-t-on encore, le Fon d'Oku se rend au bord de l'eau pour un sacrifice et des libations, pour la prospérité des villages de la subdivision. Le détail des paroles et le déroulé des cérémonies ne sont pas rapportés par ce qui a été recueilli : seule l'existence du rendez-vous annuel l'est.

Ce que raconte Peter Mkong Bongjio, instituteur retraité, enregistré en 2017

La version la plus solidement collectée de l'origine du lac a un nom, un âge et une date. Le 5 novembre 2017, Peter Mkong Bongjio, 66 ans, instituteur à la retraite, raconte en langue oku. L'enregistrement entre dans l'enquête Our Mythical Childhood de l'Université de Varsovie ; l'entrée est rédigée par Divine Che Neba, de l'Université de Yaoundé I.

Voici ce qu'il raconte. Un étranger arrive au palais du Fon d'Oku. Il demande à manger aux enfants qui jouent là. Certains partagent ; d'autres refusent et s'en vont. L'étranger bénit les généreux et maudit les égoïstes. La nuit venue, un orage surnaturel s'abat, et la pluie amène des têtards. Au matin, les enfants qui avaient refusé se sont noyés ; ils se transforment, et l'eau qui les a pris ne se retire plus. C'est le lac.

Puis vient la querelle. Oku et Kejem se disputent la possession de cette eau, et l'affaire monte. Elle ne se règle pas devant une assemblée mais dans le lac lui-même : chaque chef doit y entrer avec une chèvre en offrande. Le Fon d'Oku en ressort coiffé du kefol ə mbong. Le chef de Kejem n'en ressort pas. Ce que devient la chèvre, le récit ne le dit pas, et personne n'a comblé ce trou.

Une deuxième version, et une troisième : la déesse Ma, l'homme et l'œuf

À côté du récit de Bongjio circule une version plus largement répandue, qui met la déesse Ma au premier plan. Ma se présente au Fondom de Kejem, où on lui refuse la nourriture, l'eau et une coupe de cheveux ; à Oku, on la reçoit bien. En représailles, elle noie les Kejem — en épargnant ceux qui l'avaient aidée — et bénit Oku. Le différend de propriété, ici aussi, se règle par une offrande : le sacrifice d'Oku est accepté, celui de Kejem refusé. Deux publications indépendantes racontent cette trame, mais aucune archive : c'est une tradition, pas un événement daté.

Une troisième version existe, plus discrète, et il faut dire d'où elle vient : elle ne repose que sur un seul récit publié, un billet de LCM Tours. Un jeune inconnu reçoit un œuf en cadeau du Fon d'Oku, monte sur le mont Kilum, brise l'œuf sur une pierre et disparaît ; le brouillard se condense en un lac pendant la nuit. Une des versions qu'on raconte, donc, et rien de plus.

Chez les Kom, voisins, on raconte l'origine d'un autre lac — et il importe de ne pas les confondre. Amos Bobe Ngong, 70 ans, l'a livrée à Akeh-Kom le 11 novembre 2016, en langue kom, pour la même enquête de Varsovie. Un roi kom trahi meurt ; l'eau sort de son corps en décomposition et forme un lac, les asticots deviennent des poissons. Le roi prophétise que les Babessi, qui découvriront ce lac et y pêcheront, seront engloutis : le lac se retourne et les ensevelit.

La chercheuse qui a rapproché ces récits des lacs qui ont vraiment tué

Vue aérienne du lac Nyos aux eaux troubles et rougeâtres après l'éruption limnique de 1986, falaise rocheuse au premier plan, collines vertes du Cameroun en arrière-plan.
Le lac Nyos en 1986, l'un des deux AUTRES lacs volcaniques de la région (avec le lac Monoun) qui ont réellement explosé — jamais le lac Oku lui-même.

Jack Lockwood / USGSDomaine publicSource

En 1989, l'anthropologue américaine Eugenia Shanklin publie dans le Journal of Volcanology and Geothermal Research une analyse de ces légendes des Grassfields, sous l'angle du motif de l'eau maléfique et du lac qui explose. Sa thèse : ce motif pourrait conserver le souvenir folklorique d'explosions réelles de lacs volcaniques dans la région. C'est une hypothèse académique, et elle reste une hypothèse.

Ce qu'elle invoque, en revanche, s'est produit, et sur d'autres lacs que celui d'Oku. Le lac Monoun a « explosé » en août 1984, tuant 37 personnes. Le lac Nyos a explosé le 21 août 1986 : une éruption limnique, un nuage de dioxyde de carbone, 1 746 morts et 3 500 têtes de bétail. La catastrophe est documentée par le rapport de l'United States Geological Survey de 1987. Le lac Oku, lui, n'a explosé dans aucune annale scientifique, et rien ne le documente comme un lac à risque de ce type.

L'interdit de pêche a sauvé une grenouille qui n'existe nulle part ailleurs

Petite grenouille aquatique brun foncé aux longues pattes arrière palmées, photographiée sous l'eau.
Xenopus longipes, la grenouille à griffes du lac Oku — son seul habitat connu au monde.

Václav Gvoždík / CalPhotos, Wikimedia CommonsCC BY-SA 2.5Source

Reste la loi d'Oku, qui tient en peu de mots : on ne pêche pas dans ce lac, on ne s'y baigne pas. L'eau est tenue pour la demeure d'une divinité et le lieu de repos des ancêtres.

Dans ce lac vit une grenouille, Xenopus longipes, la grenouille à griffes du lac Oku. C'est son seul habitat connu au monde : une unique localité. L'Union internationale pour la conservation de la nature la classe en danger critique d'extinction. Elle présente en outre une singularité que les biologistes ne connaissent que chez deux grenouilles au monde : elle est dodécaploïde. Douze jeux complets de chromosomes, là où l'espèce humaine en compte deux.

Des poissons introduits dans ce lac auraient décimé cette grenouille. Les travaux de conservation menés sur place établissent le lien : l'interdit coutumier de pêche et de baignade a tenu les poissons hors de l'eau, et c'est cet interdit qui a, sans le viser, préservé l'espèce.

Chaque année, le Fon d'Oku redescend au bord de Mawes. La grenouille à douze jeux de chromosomes, elle, est toujours là.

Nos sources

  1. « The Origin of Lake Oku », Our Mythical Childhood Survey (conteur Peter Mkong Bongjio, enregistré le 5 novembre 2017 ; entrée rédigée par Divine Che Neba, Université de Yaoundé I)Université de Varsovie / Divine Che Neba (2017)Consulter
  2. « Exploding lakes and maleficent water in Grassfields legends and myth », Journal of Volcanology and Geothermal Research, vol. 39, p. 233-246Eugenia Shanklin (1989)Consulter
  3. Traditional Bamenda: The Pre-Colonial History and Ethnography of the Bamenda GrassfieldsE.M. Chilver & P.M. Kaberry (1967)
  4. « Origin and Settlement of the Kom People », Our Mythical Childhood Survey (conteur Amos Bobe Ngong, enregistré le 11 novembre 2016 à Akeh-Kom)Divine Che Neba & Yong Belinda Kokoh (2016)Consulter
  5. « Lake Oku » — fiche de destination (deuxième publication indépendante portant la trame de la déesse Ma)findtourguide.comConsulter
  6. « The Man and the Egg that Turned into Lake Oku » (source unique de la variante de l'œuf)LCM Tours Blog (2016)Consulter
  7. « Lake Oku clawed frog » — fiche d'espèce EDGE of Existence (Zoological Society of London)EDGE of Existence / ZSLConsulter
  8. « Lake Oku — first weeks in the field » (notes de terrain, titre traditionnel « Fai Mawes »)EDGE of Existence / ZSLConsulter
  9. « Lake Oku » — page de présentation du lac et de la légende de la déesse MaOCDA USAConsulter
  10. « Lake Oku », « Lake Oku clawed frog », « Kilum-Ijim Forest », « Lake Nyos disaster » — notices encyclopédiquesWikipédia (EN)Consulter
  11. Rapport sur la catastrophe du lac Nyos (Open-File Report 87-97)United States Geological Survey (1987)Consulter

Comment nous avons écrit cette histoire

Cet article tient deux régimes séparés. Ce qui relève de l'archive et de la mesure — altitude, profondeur, superficie du lac, endémisme et statut de Xenopus longipes, ses douze jeux de chromosomes, la catastrophe du lac Nyos en 1986 et celle du lac Monoun en 1984 — vient de notices encyclopédiques, de fiches de conservation de la Zoological Society of London et du rapport de l'USGS de 1987 ; c'est donné sans réserve. Ce qui relève de la tradition orale — l'inconnu, la pluie, l'ordalie des deux chefs, la déesse Ma, le nom Mawes, la visite annuelle du Fon — est attribué : au conteur Peter Mkong Bongjio pour la version collectée en 2017, à Amos Bobe Ngong pour la légende kom collectée en 2016, et aux publications qui les portent pour les autres variantes. Rien n'est daté ni présenté comme un événement établi. Deux choses ne sont pas affirmées ici : que le lac Oku ait jamais explosé — aucune source ne le documente, et l'hypothèse d'Eugenia Shanklin porte sur un motif de récit, pas sur ce lac — et la variante dite de l'homme et de l'œuf, qui ne repose que sur une seule page et reste signalée comme telle. Le sort de la chèvre offerte, la tradition ne le dit pas ; l'article ne le comble pas.

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