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Edondé, le voleur que protégeait une sirène

8 min de lecture

À Douala, sous l'administration allemande, un homme de Bonanjo volait sans jamais être puni. Le récit duala dit qu'il devait cette impunité à une jengù — et qu'une femme la lui a prise en se faisant passer pour elle.

Un homme descend dans le Wouri, à Douala, devant témoins. Il emporte les jabea, les offrandes. Il disparaît sous la surface et reste dessous un long moment. Quand il remonte, il est sec, et il est censé avoir fumé la pipe sous l'eau. À la fin des années cinquante, un jeune chercheur assiste à la scène et décide de la mesurer. Il compte trois minutes vingt secondes entre la disparition et la réapparition de l'homme. Puis il écrit, en note de bas de page, qu'il n'a rien pu voir : « sans que la supercherie soit décelable ».

Photographie ancienne en noir et blanc d'une plage boisée au bord d'un fleuve à Douala, avec des pirogues sur la rive, en 1886.
La plage de Bell Town, à Douala, sur le fleuve Wouri, photographiée en 1886.

Harry Hamilton Johnston / NYPL Digital Gallery, via Wikimedia Commons — domaine public (États-Unis)Domaine publicSource

Ce chercheur s'appelle René Bureau. En 1957, il est l'un des deux scolastiques de la première équipe du collège Libermann, à Douala. Sa thèse d'ethno-sociologie sur les Duala, publiée par l'IRCAM en 1962, consacre un chapitre entier à l'association qui organise ce genre de scènes : le jengù. Et à la page 110 de ce chapitre, il rapporte un récit qu'il n'a pas recueilli lui-même. Il le tient d'un journal camerounais, et il le tient d'un Duala. C'est l'histoire d'un voleur de Bonanjo.

Chez les Duala, l'eau est habitée : la jengù a les pieds retournés

Photographie ancienne en noir et blanc d'un ponton en bois avançant sur l'eau à Douala, avec un navire à l'arrière-plan, entre 1902 et 1908.
Le débarcadère de Douala, sous l'administration coloniale allemande, entre 1902 et 1908.

Wilhelm Langheld / Koloniales Bildarchiv, Universität Frankfurt am Main, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Avant l'homme, il faut la règle du monde dans lequel il vit. Chez les Duala, l'eau n'est pas vide. Elle est habitée par des êtres qu'on appelle mengù, jengù au singulier — un mot que l'usage a fini par traduire, sur toute la côte, par « sirène ».

Ce que Bureau note de leur description tient de ce qu'on lui a raconté. Le jengù est anthropomorphe, plus petit qu'un homme. Il nage comme les poissons et marche comme les hommes. Il a les yeux exorbités et les cheveux tombant jusqu'au sol. Et surtout, on dit que ses pieds sont retournés, le talon vers l'avant et la plante par-dessus, ce qui permet de reconnaître ses traces sur le sable.

Les anciens disaient aussi que ces êtres ont les sens très aiguisés : ils entendent les conversations des hommes de très loin. Ils comprennent toutes les langues. Mais on ne leur parle que dans une langue particulière, secrète, et cette langue, dit-on, les spécialistes vont l'apprendre sous la mer.

Entre dix et quinze ans, les jeunes bien nés entraient dans l'école du clan

Rien de tout cela n'était un divertissement du soir. Le jengù était une institution, et d'abord une école. Bureau l'établit dans son enquête : normalement, entre dix et quinze ans, tout jeune homme ou toute jeune fille bien nés devaient devenir mikuku, élèves d'une école d'initiation. Il écrit de cette institution qu'elle était « à l'époque l'école ».

Ce qu'on y transmettait, une question de terrain le dit mieux qu'une définition. Bureau raconte avoir souvent demandé à ses interlocuteurs quelle est la meilleure qualité d'un homme. La réponse ne variait pas.

« La connaissance des choses du clan. »

C'est cette école-là, et le monde qui la portait, qui sert de décor au récit d'Edondé. Et il faut préciser tout de suite que cette école, à l'époque où le récit place le voleur, était déjà en train d'être démantelée.

Le musimâ donne l'impunité, mais il passe par le lit

Dans ce monde, il existe un don, et les Duala en parlaient comme du plus grand de tous. On l'appelle le musimâ : la chance. On raconte qu'un jengù peut se transformer en belle femme et séduire un homme. L'homme ainsi favorisé accomplit ensuite facilement les actions les plus difficiles, parce que le musimâ que lui apporte le jengù-femelle lui donne, dit-on, l'impunité et l'invulnérabilité. L'homme et sa sirène sont dès lors liés par le même sort ; on dit même que leurs enfants respectifs naîtront et mourront ensemble.

Mais le don a une condition, et c'est elle qui fait de cette histoire une mécanique et non une merveille. La puissance acquise est liée aux relations sexuelles. Les mengù-femelles, disait-on, sont d'humeur jalouse. L'homme doit rester fidèle à sa maîtresse d'outre-monde sous peine de perdre tous ses avantages et d'encourir une vengeance terrible.

Un proverbe courait sur la côte, que Bureau relève tel quel :

« Le jengù n'a pas deux bonheurs. »

Ndoumbé Mpondé endormait ses victimes, qui lui remettaient leurs clés

Photographie ancienne en noir et blanc d'une rue bordée d'habitations en bois à Bell Town, quartier duala de Douala, en 1895.
Une rue de « Bell Town », photographiée en 1895 (titre original de la source : « A Street in Bell Town, Cameroons »).

NYPL Digital Gallery, via Wikimedia Commons — domaine public (États-Unis)Domaine publicSource

L'homme, maintenant. Ce qui suit est ce que les Duala se racontaient entre eux, et que René Douala Manga Bell a mis par écrit.

Il est originaire de Bonanjo, à Douala. On le surnomme Ndoumbé Mpondé. Le texte dit qu'il excellait dans l'art de voler, et la manière compte plus que le métier : il n'entrait pas par effraction, il endormait ses victimes, qui lui remettaient les clés de leur maison. Cela se passait sous l'administration allemande.

Le récit cite un épisode précis, et il se termine mal pour un autre que lui. À Campo, tout au sud de la côte, un fonctionnaire responsable d'une caisse publique est victime d'Edondé, et il se suicide. La source ne le nomme pas, et on ne le nommera pas ici. Le même récit ajoute qu'Edondé vola soixante mille marks à la banque. Le chiffre appartient au récit publié en 1959 : il est donné tel qu'il a été raconté, pas comme un relevé de comptes.

Puis vient la ligne qui a fait la réputation de l'homme. Tant que le voleur resta fidèle à sa sirène, il resta impuni. Deux fois, il s'évada. Deux fois les Allemands l'ont tenu, et deux fois il est sorti.

Les Allemands pendaient, brûlaient les instruments, supprimaient les danses

Photographie ancienne en noir et blanc d'une troupe de policiers africains en uniforme alignés devant un bâtiment colonial, à Douala en 1901.
La troupe de police coloniale allemande rassemblée devant le bâtiment de la police, à Douala, le 27 janvier 1901, pour l'anniversaire de l'empereur Guillaume II.

Carl Hohl / Bundesarchiv, Bild 163-161, via Wikimedia CommonsCC BY-SA 3.0 DESource

Ici, le registre change, et il faut le dire clairement : ce qui suit n'est pas raconté, c'est écrit et documenté.

Le récit situe Edondé « sous l'administration allemande ». C'est la période où le jengù est détruit. Bureau décrit une administration allemande « avec ses méthodes vigoureuses » : pendaison des auteurs de meurtres rituels, poursuite de ceux qu'elle appelait les « fétichistes ». Officiellement, les mimba étaient remplacés par l'école des Blancs, l'esukulu. Les instruments de culte, qui tenaient une si grande place dans l'association, furent brûlés par les nouveaux convertis.

La bataille la plus dure s'est jouée sur les danses. Les réponses recueillies par Bureau étaient unanimes : « Nous n'avons plus de danses, la mission les a supprimées. » Supprimer les danses, note-t-il, c'était supprimer les assemblées nocturnes et porter un coup fatal à l'association. À la fin du dix-neuvième siècle, à Douala du moins, l'initiation institutionnelle avait disparu.

C'est le fond sur lequel un voleur devient autre chose qu'un voleur. D'un côté une administration qui pend et un culte dont on brûle les instruments ; de l'autre, dans le récit duala, un homme de Bonanjo qui vide une caisse publique et s'évade deux fois.

Une femme se fait passer pour sa jengù, et les Allemands l'exécutent

La fin, dans le récit duala, tient en une phrase. Il fut trompé par une femme qui se fit passer pour sa jengù, et fut exécuté par les Allemands.

Rien, dans cette phrase, ne ressemble à une dénonciation. Le récit ne dit pas qu'elle a prévenu l'administration : il dit qu'elle s'est fait passer pour la jengù. Et la règle du musimâ, telle qu'on la racontait, suffit à expliquer la suite : l'homme qui n'est plus fidèle à sa maîtresse d'outre-monde perd tous ses avantages — dont l'impunité. Puis, dans le même récit, les Allemands l'exécutent. La source ne donne ni l'année ni le lieu de cette exécution, et il n'y a donc rien de plus à en dire.

« Une sorte de héros national », écrit un Duala en 1959

L'histoire aurait pu s'arrêter là, sans nom et sans trace. Elle a survécu parce qu'un Duala l'a reprise et l'a publiée. René Douala Manga Bell fait paraître dans « L'Effort Camerounais » une série d'articles, « Contribution à l'histoire du Cameroun, de 1884 à 1914 », en supplément culturel du 25 octobre 1959 au 24 janvier 1960. L'épisode d'Edondé se trouve dans le numéro du 1er novembre 1959. Bureau écrit du chapitre qu'il a « beaucoup utilisé » cette série, et sa note renvoie nommément à elle.

Et voici le jugement que porte cet auteur duala sur un voleur exécuté par l'administration allemande :

« Edondé fut à son époque une sorte de héros national. »

La phrase n'est pas de l'ethnologue. Elle est du Camerounais qui raconte.

Du monde qui tenait cet homme debout, il ne reste, dans l'enquête de Bureau, qu'une phrase recueillie chez les Batanga et qui ferme le chapitre : « De Rio del Rey à Campo, il n'est plus question du jengù. » L'école a été remplacée, les instruments brûlés, les danses supprimées, et l'initiation institutionnelle avait disparu à Douala à la fin du dix-neuvième siècle. Le nom du voleur, lui, tient encore dans une page de thèse et dans un journal de 1959. Il s'appelait Edondé.

Nos sources

  1. Ethno-sociologie religieuse des Duala et apparentés, 3e partie, ch. I « L'association jengù », p. 106-130René Bureau (1962)Consulter
  2. Contribution à l'histoire du Cameroun, de 1884 à 1914, « L'Effort Camerounais », supplément culturel du 25 octobre 1959 au 24 janvier 1960 (n° 216 à 223) ; épisode d'Edondé dans le numéro du 1er novembre 1959René Douala Manga Bell (1959-1960)
  3. Der kultische Geheimbund djengu an der Kamerunküste, « Anthropos », vol. 52, pp. 135-176J. Ittmann (1957)Consulter
  4. Notes on AfricaRobertson (1819)
  5. Page de la communauté Douala-Ville (composition de la première équipe du collège Libermann en 1957)Jésuites de la Province de l'Afrique Occidentale (consulté en 2026)Consulter
  6. Archives de L'Effort Camerounais (statut du journal)Conférence épiscopale nationale du Cameroun (consulté en 2026)Consulter

Comment nous avons écrit cette histoire

Cet article repose sur une seule chaîne documentaire, courte et nette. Le récit d'Edondé est duala : il a été publié par René Douala Manga Bell dans « L'Effort Camerounais » en 1959, et c'est l'ethno-sociologue René Bureau qui le cite, à la page 110 de sa thèse de 1962. Le PDF intégral de cette thèse a été re-téléchargé en 2026 et les pages 107, 109 à 111, 115 et 127 à 128 relues passage par passage. Relève de l'archive ce que Bureau observe ou établit lui-même : la répression allemande, la disparition de l'initiation à Douala, l'école d'initiation, ses propres relevés de terrain. Relève de la tradition orale tout ce qui touche à la jengù, au musimâ, aux vols et aux évasions : c'est raconté ici comme cela se racontait, sans être daté. Restent inconnus, et donc non affirmés : l'année de l'exécution d'Edondé, le nom du fonctionnaire de Campo, la banque visée. La parenté entre René Douala Manga Bell et Rudolf Duala Manga Bell n'a pas de seconde source : elle n'est pas avancée.

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