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Italia 90 : le Cameroun qui a fait rêver le monde

7 min de lecture

Le 8 juin 1990 à San Siro, une équipe du Cameroun en pleine crise de primes, dirigée par un inconnu soviétique traduit par un chauffeur d'ambassade, bat l'Argentine championne du monde en finissant le match à neuf. Un mois plus tard, elle devient la première équipe africaine à atteindre un quart de finale de Coupe du monde.

Diego Maradona vient de perdre. Il entre en conférence de presse dans les entrailles de San Siro, et devant les journalistes, le meilleur joueur du monde lâche cette phrase : « Le seul plaisir que j'ai eu cet après-midi, c'est de découvrir que, grâce à moi, les gens de Milan ont cessé d'être racistes. Aujourd'hui, pour la première fois, ils ont supporté les Africains. »

Vue intérieure du stade San Siro à Milan de nuit, gradins et pelouse éclairés par les projecteurs.
Le stade San Siro (Stadio Giuseppe Meazza) à Milan, vu de l'intérieur — photographié en 2020. C'est dans ce stade que le Cameroun a battu l'Argentine 1-0 le 8 juin 1990.

D7ckon, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source

Ce 8 juin 1990, l'Argentine championne du monde en titre vient de s'incliner 1-0 devant le Cameroun, en match d'ouverture de la Coupe du monde. Le public milanais a sifflé l'hymne argentin et soutenu les Lions indomptables. Les Camerounais ont terminé la rencontre à neuf contre onze.

Un entraîneur venu du troisième échelon soviétique

Rien, dans la préparation de cette équipe, ne laissait présager une soirée pareille.

Le sélectionneur s'appelle Valeri Nepomniachi. C'est un ancien joueur sans carrière remarquable, dont la seule expérience de direction d'une équipe première se résume à une saison à la tête d'un club obscur du Turkménistan, dans la troisième division soviétique. Il ne parle pas français et presque pas anglais. Pour s'adresser à ses joueurs, il a besoin d'un traducteur, et ce traducteur exerce en réalité un autre métier : il est chauffeur dans une ambassade. Les récits divergent sur laquelle — c'est pourquoi ce texte ne la nomme pas.

« La légende veut », écrit These Football Times, que ce chauffeur ajoutait ses propres idées tactiques dans la traduction, voire délivrait carrément son propre message en ignorant les consignes de l'entraîneur. La source qui rapporte l'anecdote la présente donc elle-même comme une légende. Ce qui est établi, en revanche, c'est que chaque causerie de l'entraîneur passait par la bouche d'un homme dont le travail était de conduire une voiture.

Le gardien titulaire écarté quelques heures avant le coup d'envoi

Thomas N'Kono, ancien gardien camerounais, en tenue d'entraîneur sur un terrain, un ballon sous le bras.
Thomas N'Kono en 2009, devenu entraîneur des gardiens du RCD Espanyol — dix-neuf ans après avoir gardé les buts du Cameroun à Italia 90, remplaçant Joseph-Antoine Bell au pied levé.

Elemaki (José Porras), CC BY 3.0, via Wikimedia CommonsCC BY 3.0Source

Dans les camps d'entraînement, l'ambiance est mauvaise. Deux sujets empoisonnent le groupe : l'arrivée de Roger Milla et les primes que la fédération n'a pas versées. Les paiements traînent. Les joueurs réclament leur argent, et c'est le gardien Joseph-Antoine Bell qui porte leur voix.

Bell est alors le numéro un. À la veille du match d'ouverture, il déclare à la presse que son équipe n'a aucune chance de tenir face à l'Argentine, ni face à quelque autre adversaire, et qu'elle sortira au premier tour sans gloire. Quelques heures avant le coup d'envoi, il est écarté de l'équipe de départ pour avoir critiqué la préparation dans les journaux.

C'est Thomas N'Kono qui prend les gants. Cette décision de dernière minute aura, très loin de Milan, une conséquence que personne n'attendait.

Roger Milla, 38 ans, rappelé par un coup de téléphone du président

Portrait souriant de Roger Milla portant une casquette et un maillot aux couleurs du Cameroun.
Roger Milla, photographié en 2008 lors d'un événement footballistique — dix-huit ans après sa danse au poteau de corner qui a fait le tour du monde à Italia 90.

Jmex60, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia CommonsCC BY-SA 3.0Source

L'autre sujet de discorde s'assied sur le banc. Il a trente-huit ans.

Roger Milla avait mis fin à sa carrière internationale à trente-six ans et s'était installé à La Réunion. Il vivait loin du football camerounais quand le président Paul Biya est intervenu personnellement : il l'a appelé au téléphone et l'a pressé de sortir de sa retraite. Milla a répondu qu'il était « toujours prêt à répondre à l'appel des couleurs de son pays », et il est revenu.

On lit souvent que ce rappel aurait pris la forme d'un décret présidentiel signé. Une seule source le rapporte, et aucune des autres ne la suit : ce texte s'en tient donc au coup de fil et à la pression du chef de l'État, qui sont, eux, confirmés par le Guardian, Sky History et Sports Illustrated. Dans le vestiaire, l'arrivée de Milla est l'un des deux motifs de dispute de la préparation.

Soixante-septième minute : la tête d'Omam-Biyik, à dix contre onze

Portrait souriant du jeune Claudio Caniggia, cheveux longs, en 1988.
Claudio Caniggia lors d'une séance photo pour El Gráfico, en 1988 — deux ans avant le tacle de Benjamin Massing qui l'a stoppé net à Italia 90.

Héctor Maffuche / El Gráfico, domaine public (droits expirés), via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Le match tourne d'abord au désavantage des Lions. À la soixante et unième minute, Kana-Biyik est expulsé pour avoir fauché Claudio Caniggia. Le Cameroun continue à dix contre onze, face aux champions du monde.

Six minutes plus tard, François Omam-Biyik monte plus haut que la défense argentine. Sa tête écrase le ballon vers le sol. Le gardien argentin laisse filer le ballon, qui entre dans le but. Un à zéro. Marqué en infériorité numérique.

Reste à tenir. Et tenir, dans les dernières minutes, prend la forme d'un geste que la Coupe du monde n'a jamais oublié.

Caniggia part seul en contre, balle au pied. Un premier tacle arrive : il reste debout. Une deuxième tentative cherche à l'arrêter : il l'enjambe. Puis Benjamin Massing le percute — un contre de tout son corps, à hauteur de taille, lancé à pleine vitesse. La force du choc est telle que la chaussure droite de Massing s'envole à travers la pelouse. Le Guardian écrira que l'intention ne semblait pas tant de casser les jambes de Caniggia que de les séparer du reste de son corps. FourFourTwo en fera « le tacle le plus infâme de l'histoire de la Coupe du monde ». Massing, déchaussé, regarde le carton rouge avec un air sincèrement surpris.

Le Cameroun finit à neuf. Le score ne bouge plus.

Après la rencontre, Maradona ne cherche pas d'excuse :

« Je ne crois pas qu'ils aient eu l'intention de nous tabasser pour gagner le match. Je ne peux pas discuter, et je ne peux pas trouver d'excuses. Si le Cameroun a gagné, c'est parce qu'il a été la meilleure équipe. »

Quatre buts de Milla, une danse copiée partout

Vue plongeante sur un stade de football napolitain plein, projecteurs allumés, tableau d'affichage visible.
Le stade de Naples, alors appelé Stadio San Paolo (rebaptisé Stadio Diego Armando Maradona en 2020), photographié en 2019. C'est ici que le Cameroun a affronté l'Angleterre en quart de finale le 1er juillet 1990.

Gaetano Capaldo, CC BY 4.0, via Wikimedia CommonsCC BY 4.0Source

Ce qui suit n'est pas un accident isolé. C'est un mois entier.

Roger Milla inscrit quatre buts dans le tournoi. Après ses buts, il court vers le poteau de corner et danse. Le geste fait le tour de la planète et se copie partout où l'on joue au football. À trente-huit ans, l'attaquant dont l'arrivée avait divisé le vestiaire est devenu la figure la plus vue du Mondial.

Le 1er juillet, à Naples, le Cameroun affronte l'Angleterre en quart de finale. À la soixante-cinquième minute, Eugène Ekeke donne l'avantage aux Lions : deux à un. La demi-finale est à huit minutes. Puis l'arbitre accorde un penalty à l'Angleterre, que Gary Lineker transforme à la quatre-vingt-troisième minute. Un second penalty, à la cent cinquième minute de la prolongation, également converti par Lineker, met fin à l'aventure. Trois à deux.

Le Cameroun sort du tournoi en étant la première équipe africaine de l'histoire à atteindre un quart de finale de Coupe du monde.

Un garçon de douze ans devant Thomas N'Kono

Gardien de but italien en maillot vert clair, bras levés en signe de joie, sur le terrain.
Gianluigi Buffon, gardien de l'équipe d'Italie, après la victoire 3-1 contre le Paraguay en 1998 — huit ans après avoir choisi de devenir gardien en regardant Thomas N'Kono à Italia 90.

Auteur inconnu, domaine public (Italie, photographie simple), via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Pendant ce mois de juin, en Italie, un garçon de douze ans regarde les matchs du Cameroun. Il est né le 28 janvier 1978. Il joue alors attaquant.

Ce qu'il voit dans les buts camerounais décide de sa vie : il déclarera plus tard avoir choisi de jouer gardien après avoir vu les performances de Thomas N'Kono à la Coupe du monde 1990. Il s'appelle Gianluigi Buffon. Il n'oubliera pas d'où lui est venue cette vocation : quand son premier fils naît le 28 décembre 2007, il le prénomme Louis Thomas — Thomas en deuxième prénom, en hommage au Camerounais. Des années plus tard, Football Italia annoncera la visite, à Buffon, de son « héros d'enfance » N'Kono.

Joseph-Antoine Bell avait été écarté quelques heures avant le match d'ouverture. C'est son remplaçant, entré par cette porte de dernière minute, qu'un garçon de douze ans a regardé garder les buts du Cameroun.

Nos sources

  1. Archives officielles de la Coupe du monde 1990 (Argentine-Cameroun 0-1 ; Angleterre-Cameroun 3-2 a.p.)FIFAConsulter
  2. World Cup: 25 stunning moments… No 1: Cameroon stun Argentina in 1990The Guardian (2014)Consulter
  3. When two worlds collide: Claudio Caniggia and Benjamin Massing at Italia 90These Football Times (2018)
  4. Diego Maradona at World Cup 1990: the weeping angelThese Football Times (2017)
  5. How Cameroon Beat Maradona and Shocked the WorldSky History
  6. The Ultimate World Cup Team Overperformance: Cameroon in 1990Sports Illustrated
  7. Benjamin Massing, Claudio Caniggia and the most infamous tackle in World Cup historyFourFourTwo (via Yahoo Sports)
  8. Buffon visité par son « héros d'enfance » N'KonoFootball Italia
  9. Articles « Roger Milla », « Thomas N'Kono », « Louis Buffon », « Valery Nepomnyashchy »WikipédiaConsulter

Comment nous avons écrit cette histoire

Cet article repose sur les archives de la FIFA pour les faits de jeu (dates, scores, minutes, expulsions) et sur la presse de référence — The Guardian, These Football Times, Sky History, Sports Illustrated, FourFourTwo — pour les coulisses et les déclarations. Chaque fait a été recoupé à deux sources indépendantes lors d'une contre-vérification menée en juillet 2026. Trois points fréquemment répétés ailleurs ont été écartés faute de second appui : le « décret présidentiel » qui aurait rappelé Roger Milla (l'appel téléphonique de Paul Biya, lui, est solidement attesté), la « menace de grève » des joueurs avant le tournoi, et l'identité de l'ambassade où travaillait le traducteur de l'entraîneur, qui varie d'un récit à l'autre. L'anecdote du chauffeur qui aurait inventé ses propres consignes tactiques est signalée ici pour ce qu'elle est : une légende, présentée comme telle par la source qui la rapporte.

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