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Résistance

Félix-Roland Moumié : un médecin, trois Pernod, un dossier de police

9 min de lecture

En 1955, selon le récit de sa femme, le président de l'UPC passe la frontière camerounaise déguisé en femme, à l'arrière d'une moto. Cinq ans plus tard, il meurt à l'hôpital cantonal de Genève : ses urines contenaient du thallium, et c'est lui, médecin, qui a pensé le premier avoir été empoisonné.

Un homme passe la frontière du Cameroun britannique à l'arrière d'une moto, en robe, sandales aux pieds, un foulard sur la tête. Il n'a pas encore trente ans, il est médecin, et il est le président de l'Union des populations du Cameroun. Le déguisement a été décidé collégialement, dans la maison de Gustave Oyé, cousin de sa femme, avec le docteur Marcel Bebey Eyidi et deux inspecteurs de police membres du parti, Paul Nleme Ella et Joseph Elemva. Sa femme, Marthe Ekemeyong Moumié, raconte la scène dans son livre paru en 2006. La moto file vers Kumba. Cinq ans plus tard, Félix-Roland Moumié meurt dans un lit de l'hôpital cantonal de Genève. Et c'est lui, le médecin, qui pensera le premier à un empoisonnement.

Le médecin de Lolodorf parlait d'indépendance entre deux consultations

Moumié est né le 1er novembre 1925 à l'hôpital protestant de Njissé, près de Foumban. Il devient médecin, et entre 1947 et 1951 il exerce à l'hôpital de Lolodorf, par Kribi. Le rapport de la Commission franco-camerounaise note qu'il y effectue des visites domiciliaires : il soigne les gens chez eux. Et il se sert de cette porte ouverte. Selon le même rapport, il « utilise sa capacité à soigner les gens pour les convaincre et les amener vers la politique ». L'administration coloniale répond par des affectations : Bétaré-Oya, Mora, Maroua. Ce sont des mutations disciplinaires. Dans le nord, il est attaqué par le lamido.

Elles ne l'arrêtent pas. En septembre 1952, le congrès de l'UPC à Éséka le porte à la présidence du parti, en remplacement de Mathias Djoumessi. Moumié a vingt-six ans.

Le 22 mai 1955, à Douala, un meeting réunit quinze cents personnes. Moumié et Ernest Ouandié sont là. Moumié harangue la foule et réclame « une indépendance totale ». La répression tombe sur Douala et New-Bell à la fin du mois. Le bilan humain de ces journées est encore disputé et n'est pas tranché ici. Le 13 juillet 1955, un décret dissout l'UPC.

C'est alors que Moumié se cache dans Douala, puis quitte le pays sur la moto de Gustave Oyé.

Khartoum, Le Caire, Accra, Conakry : sept ans de portes qui se ferment

Photographie noir et blanc d'une quinzaine de médecins, infirmières et aides-soignants en blouses blanches, posant en groupe devant des palmiers et deux automobiles anciennes.
Frantz Fanon (au sein du groupe) entouré de son équipe médicale à l'hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, en Algérie, entre 1953 et 1956 — plusieurs années avant sa rencontre avec Moumié à la conférence d'Accra en 1958.

Photographe non identifié, via The Tricontinental / Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Portrait en couleur du président égyptien Gamal Abdel Nasser, souriant, en costume sombre et cravate rayée, sur fond gris uni.
Gamal Abdel Nasser, président de l'Égypte, photographié en 1962 — deux ans après avoir accueilli Félix Moumié au Caire pendant son exil. Ce portrait n'est pas daté de leur rencontre, qui a eu lieu plus tôt.

Stevan Kragujević, 1962, via Flickr / Wikimedia CommonsDomaine publicSource

L'exil n'est pas un refuge, c'est une série de déplacements forcés. Le 30 mai 1957, l'UPC est interdite au Cameroun britannique. Moumié est arrêté, conduit à Lagos, expulsé vers Le Caire via Khartoum. Nasser l'invite en Égypte. En avril 1958, il conduit la délégation de l'UPC à la conférence des États africains indépendants d'Accra, du 15 au 22 avril, où il se lie d'amitié avec Frantz Fanon. Sékou Touré l'accueille à Conakry.

Pendant ce temps, le parti perd ses hommes. Le 13 septembre 1958, Ruben Um Nyobè est tué par l'armée française dans le maquis de la Sanaga-Maritime.

Puis le Congo se ferme à son tour. Après le coup d'État du colonel Mobutu, le 14 septembre 1960, Moumié doit quitter le Congo en catastrophe pour Accra. Il fait des allers-retours entre l'Afrique et la Suisse : il séjourne à Nyon du 6 au 16 août 1960, repart, revient le 2 octobre. C'est Genève qui devient son point fixe.

Un journaliste de soixante-six ans nommé Claude Bonnet n'existait pas

Le 20 août 1960, dans un bar genevois appelé le Perroquet, Moumié fait la connaissance de Liliane Frily, ex-madame Schwarz. Le rapport de la police de Genève du 20 novembre 1960 la décrit comme une prostituée connue de ses services. Le même rapport écrit qu'« immédiatement Moumié accorda une pleine confiance à cette fille tant sur le plan politique que financier » et que « c'est dame Frily qui effectuait les paiements ».

Le 11 octobre 1960, Frily appelle un homme qui se présente comme un journaliste français, Claude Bonnet, accrédité auprès de l'agence Allpress. D'après le dossier de police, elle voulait absolument lui parler avant qu'il ne parle à son « mari ». Claude Bonnet est un pseudonyme. L'homme s'appelle William Bechtel, il est né le 1er octobre 1894 à Épinal, il a donc soixante-six ans. Honorable correspondant du Sdece après 1948, il est décrit par l'ancien chef des services français Maurice Robert comme un réserviste du service Action.

Ce n'est pas leur première rencontre. Bechtel a rencontré Moumié pour la première fois le 23 mai 1958 à Accra, à l'hôtel Ringsway, en présence d'Ouandié et de Kingué. La police genevoise retrouve chez lui un carnet de frais engagés en Afrique du 4 août au 4 septembre 1960, sur les traces d'un éventuel contact avec Moumié. Les autorités fédérales suisses le surveillent depuis juillet 1960.

Le 15 octobre 1960, au bar de l'hôtel Rex, il conseille un Pernod pour la santé

Ce soir-là, vers dix-neuf heures, Bechtel rejoint Moumié et Jean-Martin Tchaptchet au bar de l'hôtel Rex, à Genève. Moumié souffre de diarrhées depuis le 12 octobre. La conversation porte sur leurs ennuis de santé. Selon la déposition de Tchaptchet du 19 janvier 1961, Bechtel conseille aux deux Camerounais de prendre du Pernod. Ils en prennent.

Le dîner suit, au restaurant du Plat d'Argent. La table numéro 5 avait été réservée par un certain Henri Dumartheray — un homme qui, interrogé, a démenti l'avoir fait. À table, Moumié reprend un Pernod en apéritif, parce que le premier « lui avait fait du bien ». Bechtel s'absente pour passer un appel, depuis le téléphone du couloir. Le repas se termine vers vingt-deux heures trente. Bechtel paie l'addition, puis annonce qu'il rentre à pied.

Moumié rejoint Liliane Frily vers vingt-trois heures dans sa chambre, à l'hôtel Pacific. Au petit matin du 16 octobre, il fait face à ce que le dossier appelle une « paralysie partielle des membres » et une « sensation de froid ». Bechtel tente de le joindre à son hôtel vers onze heures trente. Frily rapporte la réponse de Moumié :

Celui-là, qu'il me fiche la paix.

L'urine contenait un fort pourcentage de thallium

Moumié est transporté à l'hôpital cantonal le 16 octobre vers vingt-trois heures. Là, médecin lui-même, il pense avoir été empoisonné, et il parle de Pernod : trois au total, dont l'un avait « un goût infect ». Des analyses d'urines sont demandées le 19 au soir. Les résultats ne tombent que le 26 octobre. Le rapport est sans ambiguïté : « L'urine contenait un fort pourcentage de thallium. » Le thallium est un composant des raticides.

Moumié perd peu à peu l'usage de la parole. Il meurt le 3 novembre 1960 à l'hôpital cantonal de Genève, deux jours après son trente-cinquième anniversaire.

Le 17 novembre, la police perquisitionne le domicile de Bechtel, au 13 bis avenue Petit-Senn, à Chêne-Bourg. Elle y trouve un carnet écrit de sa main. Le rapport de police du 13 janvier 1961 en reproduit ce passage :

Je sais briser la nuque d'un homme sans qu'il ait le temps de crier. Je sais tuer. Mais j'ai l'air inoffensif.

Le laboratoire de la police de Zurich examine ses effets. Dans son rapport du 12 décembre 1960, le docteur Frey écrit que des traces de thallium ont été retrouvées dans les poches de l'un de ses vestons.

Le procès s'achève sur des allumettes et un non-lieu

Un mandat d'arrêt est demandé le 15 décembre 1960. Bechtel, lui, reste hors d'atteinte pendant quatorze ans. Il est arrêté en août 1974 en Belgique, extradé vers la Suisse le 13 novembre de la même année. Une caution de cent mille francs suisses est réunie par ses relations. Son avocat, Me Bonnant, a résumé l'opération ainsi : l'État français n'a pas payé, il a fait « la tournée des popotes ».

Devant le tribunal, la défense avance que le bout des allumettes contient de très faibles quantités de thallium — et que Bechtel est fumeur. Le 27 octobre 1980, la procédure débouche sur un non-lieu. Bechtel meurt libre le 5 juillet 1988 à Paris, à quatre-vingt-treize ans.

Trois récits différents de cette mort ont circulé, et ils ne se recouvrent pas. Le général Paul Aussaresses, dans un livre paru en 2008, décrit une « jolie fille » très visible à la table, du Pernod puis du vin, une double dose, et une fuite par l'aéroport : cette version est contredite par le dossier de police, qui place Tchaptchet à table et Frily ailleurs, et par le témoignage d'Anicet Ekanié recueilli en 2016. Du côté camerounais, Hyde-Optat Coudoux, chargé de mission du gouvernement à Berne, déclare à l'inspecteur Marchesi que « Félix Moumié a été empoisonné par ordre de ses amis de l'UPC » — une thèse avancée sans preuve, que le rapport de la Commission écarte, estimant que seul le gouvernement français avait les moyens de commanditer un tel acte. Enfin Maurice Robert, ancien responsable des services français, déclare devant la caméra de Frank Garbely en 2005 : « Bechtel ne s'est pas caché et a dit que c'était lui qui avait empoisonné Moumié. »

Sa tombe est à Boulbinet, à Conakry

Photo couleur de Ronald Reagan, en costume gris, bras ouverts, et Ahmadou Ahidjo, en boubou clair et bonnet brodé, tous deux souriants, devant la roseraie de la Maison-Blanche.
Le président camerounais Ahmadou Ahidjo (à droite, en tenue traditionnelle), reçu par le président américain Ronald Reagan à la Maison-Blanche le 26 juillet 1982 — l'homme d'État avec qui Conakry évita de peu un incident diplomatique au sujet du corps de Moumié, vingt-deux ans plus tôt.

Ronald Reagan Presidential Library, domaine public (PD-USGov), via Wikimedia CommonsDomaine publicSource

Le corps de Moumié n'est jamais revenu au Cameroun. Sékou Touré obtient, avec l'accord de la veuve, que la dépouille soit amenée à Conakry — ce qui faillit provoquer un incident diplomatique avec Ahmadou Ahidjo. La tombe se trouve au cimetière de Boulbinet, dans la commune de Kaloum, et elle a été restaurée. En novembre 2023, la presse rappelait qu'après soixante-trois ans, les restes du docteur Félix-Roland Moumié étaient toujours en Guinée.

À Genève, le nom qui figure au dossier d'instruction est celui d'un journaliste qui n'existait pas. À Conakry, la pierre porte celui d'un médecin de Lolodorf.

Nos sources

  1. Commission franco-camerounaise sur le rôle de la France au Cameroun (1945-1971), rapport officiel, chapitre « L'assassinat de Félix Moumié : une covert action française réussie ? », pp. 576-587dir. Karine Ramondy, Hermann (2025)
  2. Victime du colonialisme français : mon mari Félix MoumiéMarthe Ekemeyong Moumié, Duboiris (2006)
  3. Leaders assassinés en Afrique centrale 1958-1961, L'HarmattanKarine Ramondy (2020)Consulter
  4. « Politischer Mord in Genf : Rattengift zum Abendessen », WOZ, 15 octobre 2020Thomas Riegler (2020)Consulter
  5. Quand les jeunes Africains créaient l'histoire, pp. 335-336, et déposition du 19 janvier 1961Jean-Martin Tchaptchet (1961 / s.d.)
  6. « Ministre » de l'Afrique, pp. 265, 280-281 ; entretien filmé par Frank Garbely, BordeauxMaurice Robert (2004)
  7. Kamerun !, La Découverte, p. 304Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob Tatsitsa (s.d.)Consulter
  8. Dictionnaire de la politique au Cameroun, entrée « Moumié », pp. 136-137 (cite Paul Aussaresses, Je n'ai pas tout dit, Le Rocher, 2008)Fabien Nkot (s.d.)
  9. « L'assassinat de Félix Moumié à Genève enfin détaillé », Tribune de GenèveTribune de Genève (2023)Consulter
  10. « 63 ans après, les restes du Dr Félix Roland Moumié sont toujours en Guinée », allAfricaallAfrica / NewsAfrica24 (2023)Consulter

Comment nous avons écrit cette histoire

Cet article s'appuie d'abord sur le rapport officiel de la Commission franco-camerounaise publié en 2025, qui reproduit les rapports de la police de Genève des 20 novembre 1960 et 13 janvier 1961 conservés aux Archives fédérales suisses : c'est de là que viennent les heures du dîner, les boissons, les analyses d'urine, la perquisition et le déroulé judiciaire. La fuite en femme est racontée par la veuve, Marthe Moumié, dans son livre de 2006 ; le rapport la reprend, mais l'origine reste un témoignage unique, et elle est donnée comme tel. Deux versions concurrentes de la soirée existent : celle du dossier de police et celle du général Aussaresses ; elles sont attribuées, non arbitrées ici. Rien n'est affirmé sur la chaîne de décision politique à Paris, faute de document signé, ni sur le bilan humain de la répression de 1955, contesté. Aucun fait n'a été ajouté hors de la vérification interne.

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