Afrique
Cheikh Anta Diop : la thèse que personne n'a jugée
En 1951, un étudiant sénégalais dépose à la Sorbonne une thèse sur l'Égypte ancienne. Aucun jury ne se forme pour l'examiner. Il obtiendra son doctorat neuf ans plus tard, et un laboratoire de datation à Dakar.
Un homme traduit des passages de la théorie de la relativité d'Einstein en wolof. Le même homme se forme au Laboratoire de chimie nucléaire du Collège de France, dirigé par Frédéric Joliot-Curie, prix Nobel de chimie 1935. Et le même homme dépose en 1951, à la Sorbonne, une thèse d'histoire qu'aucun jury n'examinera. Il s'appelle Cheikh Anta Diop.

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Un étudiant de Thieytou, une formation de chimiste et un travail d'historien

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Cheikh Anta Diop naît le 29 décembre 1923 à Thieytou, au Sénégal. Il part étudier à Paris. En 1957, il se spécialise au Laboratoire de chimie nucléaire du Collège de France, dirigé par Frédéric Joliot-Curie. Cette formation de laboratoire est réelle, et elle est distincte de son doctorat : Diop n'a jamais été docteur en physique nucléaire, contrairement à ce qu'on lit souvent en ligne.
C'est de ce côté scientifique que vient aussi la traduction, en wolof, de passages de la théorie de la relativité d'Einstein.
1951 : la thèse est déposée, aucun jury ne se constitue
En 1951, Diop dépose à la Sorbonne une thèse de doctorat. Sa proposition : l'Égypte ancienne est une civilisation noire. Le travail est encadré du côté de Marcel Griaule et de Gaston Bachelard.
Puis rien. Aucun jury ne se forme pour juger le texte. Pas de refus motivé, pas de soutenance, pas de décision. La thèse reste là.
Ce point est raconté de deux manières. La version la plus répandue, celle qui circule dans la presse sénégalaise et sur les réseaux, dit que la thèse a été « refusée » par un jury hostile. La version académique, mieux documentée, dit autre chose : aucun jury n'a pu être réuni. Il n'y a donc eu ni refus motivé, ni décision contre laquelle Diop aurait pu se défendre.
Ne pouvant pas soutenir, il publie.
1954 : « Nations nègres et culture » et la phrase de Césaire
Le livre paraît en 1954 chez Présence Africaine, sous le titre Nations nègres et culture. Le texte qu'aucun jury n'a lu dans une salle de soutenance se lit désormais en librairie.
Aimé Césaire, dans Discours sur le colonialisme, écrit de ce livre qu'il est :
le livre le plus audacieux qu'un nègre ait jusqu'ici écrit
La phrase se poursuit ainsi, chez Césaire : « et qui comptera sans doute dans le réveil de l'Afrique ». C'est un jugement de poète, pas une validation d'historien.
9 janvier 1960 : plus de cinq heures de soutenance, amphithéâtre Louis-Liard

Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source
Neuf ans après le dépôt resté sans jury, Diop soutient. Le 9 janvier 1960, à la Sorbonne, dans l'amphithéâtre Louis-Liard, il défend une autre thèse — ce n'est pas le texte de 1951 qui est enfin examiné, c'est un nouveau travail. La séance dure longtemps : plus de cinq heures, certaines sources en comptent sept. Il obtient le doctorat d'État ès lettres, avec la mention honorable.
À Dakar, le projet d'un laboratoire de datation par le carbone 14 est lancé en 1961 à l'Institut fondamental d'Afrique noire ; le bâtiment est construit en 1962 ; l'installation devient opérationnelle en 1966, en lien avec le Commissariat à l'énergie atomique de Gif-sur-Yvette. C'est l'un des premiers laboratoires de radiocarbone du continent — et non, comme on le lit parfois, le premier d'Afrique. Diop le dirige jusqu'à sa mort.
Le Caire, 1974 : deux contre dix-huit, et un rapport qui note le déséquilibre

Hector Desrosiers, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source
En 1974, l'UNESCO réunit au Caire un colloque sur le peuplement de l'Égypte ancienne et le déchiffrement de l'écriture méroïtique. Vingt spécialistes y siègent, venus de quatorze nations, avec cinq observateurs et deux représentants de l'UNESCO. Sur les vingt, deux défendent la thèse d'une Égypte noire : Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga. Dix-huit sont en face.
Diop y présente notamment son test de la mélanine, mené aux ultraviolets. Ses conclusions sur le peuplement de l'Égypte ancienne restent contestées par les spécialistes, aujourd'hui encore. Le colloque n'a rien homologué, et l'UNESCO n'a validé aucune thèse : le titre viral selon lequel « l'UNESCO a reconnu que les Égyptiens étaient noirs » est faux.
Ce que les Actes publiés en 1978 consignent est plus étroit. Le rapport relève que « la préparation très minutieuse des communications par les Professeurs Cheikh Anta Diop et Obenga n'a pas eu, malgré les précisions… une contrepartie toujours égale », et parle d'un déséquilibre réel dans les discussions. C'est une remarque sur le déroulement des débats, pas sur le fond de la question égyptienne, qui reste ouverte.
1986, 1987 : un nom sur une université

Phillip Capper, CC BY 2.0, via Wikimedia CommonsCC BY 2.0Source
Cheikh Anta Diop meurt le 7 février 1986 à Dakar. Un an plus tard, en 1987, l'université de Dakar prend son nom.
Aujourd'hui, l'Université Cheikh Anta Diop compte plusieurs dizaines de milliers d'étudiants — les estimations tournent autour de 80 000 à 90 000. L'établissement porte le nom d'un homme dont la thèse déposée en 1951, à Paris, n'a jamais trouvé un seul professeur pour la juger. Ce texte-là n'a jamais été soutenu.
Nos sources
- Discours sur le colonialisme (citation verbatim sur « Nations nègres et culture ») — Aimé Césaire (Présence Africaine)
- Le peuplement de l'Égypte ancienne et le déchiffrement de l'écriture méroïtique, Actes du colloque du Caire — UNESCO (1978)
- Nations nègres et culture, Présence Africaine — Cheikh Anta Diop (1954)
- Laboratoire de datation carbone 14 de Dakar (mise en service 1966) — IFAN-UCAD (1966)
- Revue Radiocarbon (Cambridge University Press) — Radiocarbon (—)
- Wikipedia FR/EN « Cheikh Anta Diop » et ses références — Wikipedia (—)
- Africultures (soutenance de 1960) — Africultures (—)
Comment nous avons écrit cette histoire
Cet article ne reprend que les affirmations validées dans la fiche de vérification interne du studio, recontrôlée le 19 juillet 2026 : les huit claims du script ont tenu au re-fetch. Tout y relève de l'archive et de la bibliographie — aucune tradition orale n'entre ici. Deux prudences ont été maintenues. Sur 1951, deux versions circulent : la version populaire d'une « thèse refusée par un jury raciste » n'est pas retenue ; la version académique, mieux étayée, est qu'aucun jury n'a pu être constitué. Sur l'Égypte ancienne, l'article ne tranche pas : les thèses de Diop restent débattues par les spécialistes, et le rapport cité ici, publié dans les Actes de 1978, porte sur le déroulement des discussions, pas sur une validation de ses conclusions. La mention « docteur en physique nucléaire », fréquente en ligne, est fausse et absente.
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