Afrique
Askia Mohammed : le général qui prit le trône du Songhaï et mourut aveugle sur une île
Le 12 avril 1493, à Anfao, le meilleur général de Sonni Ali écrase l'héritier de son maître et prend le pouvoir sur le Songhaï. Quarante ans plus tard, aveugle et déposé, il est exilé sur un îlot du Niger.
Le 12 avril 1493, à Anfao, aux portes de Gao, deux armées songhaï se font face. D'un côté Sonni Baru, fils et héritier de Sonni Ali, le conquérant qui vient de mourir quelques mois plus tôt. De l'autre, le meilleur général de son père : Mohammed Touré, une cinquantaine d'années, né vers 1443. Les troupes de Touré sont en infériorité numérique. Elles gagnent quand même. L'héritier est écarté après six mois de règne, et le général devient maître du plus grand empire que l'Afrique de l'Ouest ait porté.
Il prendra un titre que l'histoire retiendra mieux que son nom : askia.
La bataille d'Anfao met sur le trône un homme qui n'y avait aucun droit
Sonni Ali était mort en novembre 1492. Rien, dans l'ordre songhaï, ne désignait son général pour lui succéder. La victoire d'Anfao est donc une usurpation nette, gagnée sur le champ de bataille et contre le nombre.
Sur l'origine du mot « askia », les chroniques de Tombouctou racontent une histoire que le Tarikh al-Sudan a fixée : en apprenant la défaite de leur frère, les filles de Sonni Ali auraient crié « a si kiya » — « il ne le sera pas ». Le vainqueur, dit-on, aurait fait de cette insulte son titre. Le Tarikh al-Fattash, l'autre grande chronique, contredit cette version. Et les pierres vont contre elle : John Hunwick signale, dans un cimetière de Gao, des stèles portant le titre d'askiya qui datent du XIIIe siècle, bien avant la naissance de Mohammed Touré. Le titre existait donc avant lui. La scène des filles humiliées appartient à la tradition, pas à la chronologie.
Le pèlerinage coûte 300 000 pièces d'or et rapporte un titre de calife
Le vainqueur prend le nom d'Askia Mohammed.
Il part en pèlerinage à La Mecque, accompagné de cinq cents cavaliers et de mille fantassins, et emporte 300 000 pièces d'or, dont cent mille seront distribuées en aumônes. Il revient avec un titre que personne n'avait porté à Gao avant lui : calife du Soudan.
Sur qui le lui a conféré, les sources ne s'accordent pas, et on ne tranchera pas ici. Une tradition documentaire fait du chérif de La Mecque l'auteur de cette nomination, en précisant qu'il s'agissait d'une distinction strictement honorifique. Hunwick, lui, écrit qu'Askia Mohammed revint de son voyage avec l'autorité du calife abbasside du Caire pour régner en son nom.
Le pèlerinage laisse aussi une trace moins glorieuse, que les récits héroïques omettent : d'après Levtzion, le souverain rentre à Gao avec cinquante mille ducats de dettes.
Des gouverneurs nommés, une armée de métier et un amiral du fleuve

Universitätsbibliothek Heidelberg, via Wikimedia CommonsDomaine publicSource


Library of Congress / Bibliothèque commémorative Mamma Haidara, TombouctouDomaine publicSource
Le gouvernement qu'il installe ensuite ne ressemble pas à celui des conquérants qui l'ont précédé. Les provinces reçoivent des gouverneurs nommés par lui. Des offices apparaissent, qui fonctionnent comme des ministères.
Surtout, il transforme l'outil militaire. Ses prédécesseurs faisaient la guerre avec des levées générales : on réquisitionnait les paysans au moment du besoin. Askia Mohammed constitue, pour la première fois dans l'histoire du Songhaï, une armée entièrement professionnelle, doublée d'une flotte de pirogues de guerre sur le Niger. Deux hommes commandent cet ensemble : un général pour la terre, un chef pour l'eau. Ce dernier porte le titre de hi-koi, le maître des eaux, le chef du fleuve.
L'effet de cette administration se mesure dans les villes. Vers 1510, un voyageur arrive à Tombouctou et à Gao : Léon l'Africain, qui publiera sa Description de l'Afrique en 1526. Il note ce qui se vend le mieux dans la ville :
De nombreux livres manuscrits importés de Barbarie y sont vendus. On tire plus de profit de ce commerce que de toute autre marchandise.
Il décrit aussi les nuits de Tombouctou : entre dix heures du soir et une heure du matin, des habitants parcourent la ville en jouant des instruments et en dansant.
La cécité du souverain est cachée à l'empire entier, y compris à ses fils
Le règne dure des décennies. Askia Mohammed dépasse largement les soixante-dix ans. Et il perd la vue.
La cécité est dissimulée. Pas seulement au peuple : à ses propres fils, dont aucun n'est au courant. Un seul homme partage le secret, Ali Folen, maître de l'intérieur du palais, qui se tient à son flanc et voit pour lui. Dans le Songhaï de ce temps, un souverain aveugle est un souverain inapte à conduire ses armées, et sa cécité passe pour un mauvais présage.
Le secret finit par sortir. C'est à la prière de l'Aïd el-Adha, à Gao, que son fils Moussa se proclame askia. Devant la ville rassemblée, son père acquiesce. L'année de cette scène est disputée entre les sources — 1528 ou 1529 — et elle n'est pas tranchée ici.
Un neveu l'exile sur l'île de Kangaga, au milieu du Niger
Devenu askia, Moussa s'attaque à sa propre famille. Les chroniques comptent 471 enfants à Askia Mohammed, nés de nombreuses épouses et concubines. Moussa fait exécuter plusieurs de ses frères et entre vingt-cinq et trente-cinq de ses cousins : l'un d'eux, Balla, est capturé à Tombouctou et enterré vivant. En 1531, un groupe de ses frères mené par Mohammed Bonkana Kirya, Ali Wāy et Ishaq complote contre lui et le tue.
La même année, Mohammed Benkan, neveu d'Askia Mohammed, prend le pouvoir. Et il bannit le vieil homme sur l'île de Kangaga, dans le Niger, à l'ouest de Gao. Les chroniques décrivent un îlot infesté de moustiques et de crapauds. Celui qui était revenu de pèlerinage avec le titre de calife y reste environ six ans, aveugle.
Ramené à Gao en 1537, il remet lui-même les insignes de calife

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L'exil se termine par un renversement de plus. En avril 1537, Ismaïl, un autre fils d'Askia Mohammed, dépose Benkan. En juin de la même année, il fait ramener son père de son île.
De retour à Gao, le vieil homme confère cérémoniellement à Ismaïl le titre et les insignes de calife. Il transmet donc lui-même ce qu'il était allé chercher à La Mecque quarante ans plus tôt. Il meurt l'année suivante, en 1538, et il est enterré à Gao.
Son tombeau y est toujours : une pyramide de terre de dix-sept mètres, hérissée de pièces de bois, inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2004. Elle figure sur la Liste du patrimoine mondial en péril depuis 2012. Cette année-là, quand la ville est passée aux mains de groupes armés, l'UNESCO a relevé que des jeunes de Gao avaient pris le risque de défendre le site et empêché qu'il soit endommagé.
Le tombeau du général qui avait pris le trône du Songhaï est donc debout parce que des habitants de Gao, cinq siècles plus tard, s'en sont chargés eux-mêmes.
Nos sources
- Timbuktu and the Songhay Empire (édition et traduction du Tarikh al-Sudan d'al-Sadi) — John Hunwick
- Description de l'Afrique — Léon l'Africain (1526)Consulter
- Travaux sur le pèlerinage et la chute d'Askia Mohammed — N. Levtzion
- Tombeau des Askia — fiche du patrimoine mondial et rapports d'état de conservation (2012, 2023) — UNESCOConsulter
- Muhammad I Askia (notice biographique et « Fall from power and death ») — Encyclopædia BritannicaConsulter
- Askia Muhammad I / Askia Musa / Askia Mohammad Benkan / Songhai Empire (notices adossées à Hunwick et Levtzion) — Wikipedia (encyclopédie, références académiques citées)Consulter
- Askia Muhammad I — Encyclopedia.comConsulter
- Réhabilitation du Tombeau des Askia — Fondation ALIPHConsulter
Comment nous avons écrit cette histoire
Cet article suit la table de vérification interne de l'histoire, claim par claim, et non le script de narration : quatre sous-affirmations du script avaient été jugées non soutenues par la contre-vérification et sont ici écartées ou remplacées par leur version corrigée. Tout ce qui relève de l'archive — la bataille d'Anfao du 12 avril 1493, le cortège et l'or du pèlerinage, l'organisation de l'armée et de la flotte, l'exil à Kangaga en 1531, le retour de 1537 et la mort en 1538 — est donné sans réserve, adossé aux chroniques de Tombouctou lues via Hunwick, à Levtzion, à Britannica et à l'UNESCO. Deux choses restent explicitement attribuées : l'étymologie du titre « askia », qui est une tradition rapportée par le Tarikh al-Sudan et contredite par l'archéologie, et les détails de l'île, que les chroniques seules donnent. Deux points demeurent indécidés et ne sont pas tranchés ici : qui a réellement conféré le titre de calife, et l'année de la déposition (1528 ou 1529). Le chiffre de 471 enfants est cité comme un chiffre de chronique, pas comme un recensement.
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