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Résistance

Anlu, les femmes de Kom

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En juillet 1958, à Njinikom, des femmes du royaume de Kom reprennent une vieille sanction féminine et la retournent contre l'administration britannique. Trois ans plus tard, elles ont fermé les écoles, bloqué les routes et pesé sur une élection.

Le 4 juillet 1958, à Njinikom, dans le royaume de Kom, une réunion du conseil traditionnel de quartier annonce une nouvelle règle. Chia K. Bartholomew, conseiller et instituteur du lieu, transmet le message de la Native Authority : désormais, on cultivera en courbes de niveau. Des lignes tracées contre l'érosion, décidées par l'administration britannique, applicables aux champs des femmes de Kom.

Carte montrant en rouge les territoires du Northern Cameroons et du Southern Cameroons, coincés entre le Nigeria britannique à l'ouest et le Cameroun français à l'est.
Carte repère du Cameroun britannique (British Cameroons) : le Southern Cameroons, où se déroule l'anlu, forme la moitié sud de ce territoire sous tutelle britannique, entre le Nigeria britannique et le Cameroun français.

Augusta 89, Roke, Le Petit Chat — Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0Source

Njinikom se trouve dans les Bamenda Grassfields, au nord-ouest du British Southern Cameroons, alors sous administration britannique. Ce qui se déclenche ce jour-là va durer près de trois ans et s'appelle l'anlu.

Les champs appartiennent aux femmes, la loi vient du bureau colonial

Photographie noir et blanc en plongée d'un village aux toits de chaume coniques serrés les uns contre les autres, entouré de collines herbeuses.
Un village des Bamenda Grassfields, photographié par l'administration coloniale britannique vers 1958. Ce village précis n'est pas identifié comme étant Njinikom : c'est le paysage type de toute la région où se déploie l'anlu.

The National Archives (Royaume-Uni), Colonial Office Collection CO 1069/20 (Open Government Licence v1.0), via Wikimedia CommonsOGL v1.0Source

Dans la société Kom, l'agriculture est le domaine des femmes. Ce sont elles qui connaissent les parcelles, les pentes, les saisons. La nouvelle règle vient dire à des cultivatrices comment tracer leurs sillons, au nom d'une science qui leur est étrangère.

À la même période, une rumeur traverse les villages : des terres de Kom auraient été vendues à des Igbo venus du Nigeria. Elle sera plus tard jugée infondée, et démentie publiquement par le Fon de Kom lui-même. Mais elle circule, et elle porte.

Les chercheurs ne s'accordent pas sur laquelle des deux causes a pesé le plus. Ritzenthaler, qui écrit dès 1960, cite les deux ensemble, et la littérature ultérieure les garde liées : d'un côté une attaque structurelle contre le travail agricole des femmes, qui arrive dans un terrain déjà tendu — depuis les années 1940, les cultures sont détruites par le bétail des éleveurs peuls, et la réserve forestière Kom/Wum est créée en 1951 ; de l'autre l'étincelle foncière et politique de la rumeur, qui donne au mouvement sa cible partisane. Les deux versions coexistent dans les sources, et aucune ne suffit seule.

Une sanction ancienne devient une arme politique

Masque-heaume en bois sombre du peuple Kom, aux yeux cerclés de blanc, surmonté d'une rangée de petites figures sculptées.
Un masque-heaume sculpté par le peuple Kom vers 1900-1920, conservé aujourd'hui au Cleveland Museum of Art. Cet objet ne représente pas l'anlu : il montre seulement que le royaume de Kom, où naît le mouvement en 1958, a une autorité et une culture matérielle propres, documentées avant cette date.

Sailko, Cleveland Museum of Art (CC BY 3.0), via Wikimedia CommonsCC BY 3.0Source

L'anlu existait avant 1958. C'est un instrument de discipline féminine, précis dans sa forme. Une femme se plie dans une posture particulière et pousse un cri aigu, qu'elle interrompt en battant ses lèvres de quatre doigts. Le cri est relayé de femme en femme. En peu de temps, un grand nombre de femmes convergent vers la concession de la personne visée. Elles l'entourent, l'insultent, chantent contre elle, et parfois souillent les lieux, avec de l'urine ou des excréments.

On y recourait contre des fautes graves au regard de la morale Kom : l'inceste, les mauvais traitements infligés à une femme. La sanction visait un individu, à l'intérieur de la communauté.

En 1958, les femmes de Kom prennent cet instrument et le tournent vers l'extérieur : contre l'administration coloniale britannique et contre le parti au pouvoir, le Kamerun National Congress. C'est ce basculement que toute la littérature académique désigne comme le « political anlu ». Ritzenthaler, Shanklin et Kah décrivent la même opération : une procédure domestique convertie en machine politique.

Écoles fermées, marchés vides, routes coupées

Des milliers de femmes répondent au cri. Les sources parlent de six à sept mille participantes aux plus grands rassemblements, sans qu'un décompte officiel d'époque ait été retrouvé.

Le résultat est une paralysie. Les écoles ferment. Les tribunaux coutumiers cessent de siéger. Les marchés s'arrêtent. Des barrages coupent les axes de circulation à travers la région de Kom. Les mères retirent leurs enfants des classes en signe de protestation, et la fréquentation scolaire s'effondre. Des instituteurs proches du KNC sont visés et sommés de partir.

Ce n'est pas seulement l'administration coloniale qui s'arrête : l'administration traditionnelle aussi.

Puis les femmes construisent leur propre État. À Wombong, elles installent une capitale parallèle, avec une hiérarchie qui imite et moque les titres britanniques. Une « Reine », Fuam. Une « Divisional Officer », Muana. Un gouvernement de femmes calqué point par point sur le gouvernement des hommes. Muana deviendra plus tard juge dans un tribunal coutumier — un détail rapporté par une seule source, et donné ici comme tel.

L'arme que les officiers britanniques ne comprennent pas

L'acte central du mouvement est la nudité. Des femmes se déshabillent en public, devant des hommes et devant des représentants coloniaux, et exposent leur sexe.

Pour les hommes Kom, cette vue est un très mauvais présage. Elle vaut malédiction. Des hommes fuient, d'autres cèdent. Les officiers britanniques, eux, voient une scène qu'ils ne savent pas lire. Mougoué le formule ainsi dans l'Oxford Research Encyclopedia of African History :

« local men considered the sight of the vagina in public to be a bad portent and thus understood the seriousness of the revolt, [while] flabbergasted British officials had no idea what was to come »

Les hommes de Kom comprenaient la gravité de la révolte ; les officiers britanniques, sidérés, n'avaient aucune idée de ce qui venait. Le travail de Naminata Diabate, publié par Duke University Press, replace cette nudité protestataire dans un cadre plus large d'Afrique de l'Ouest : une arme rituelle, et non un débordement.

Endeley bloqué à Bafmeng, Nkwain enterré vivant

Photographie noir et blanc de groupe : des notables camerounais en tenue traditionnelle et des fonctionnaires en costume, assis et debout devant un bâtiment colonial décoré de drapeaux britanniques, à Bamenda en 1958.
Le Dr E. M. L. Endeley, premier Premier du Southern Cameroons, en tournée à Bamenda en mai 1958, assis (troisième en partant de la droite) avec un conseil de Native Authority — l'instance même qui, deux mois plus tard à Njinikom, transmettra la loi de culture en courbes de niveau à l'origine de l'anlu.

The National Archives (Royaume-Uni), Colonial Office Collection CO 1069/20 (Open Government Licence v1.0), via Wikimedia CommonsOGL v1.0Source

Le 11 juillet 1958, le Dr E. M. L. Endeley, chef du KNC et alors Premier du Southern Cameroons, tente de rejoindre Njinikom. Il prépare les élections de 1959. À Bafmeng, les femmes de l'anlu barrent la route. Endeley doit faire un détour beaucoup plus long. Les barrages empêchent aussi ses propres soutiens d'arriver. Il finit par se présenter devant une poignée de partisans.

Le mouvement va plus loin encore. Les femmes organisent des funérailles moqueuses pour des dirigeants du KNC encore vivants — parmi eux Joseph Ndong Nkwain, président local du parti, qui avait soutenu l'application de la loi de culture en courbes de niveau. Nkwain est vivant quand on l'enterre.

Fin décembre 1958, Joseph Ndong Nkwain meurt subitement. Les sources rapportent qu'une partie de la population a alors attribué sa mort à l'anlu. Aucune cause médicale n'est documentée, et aucun travail académique n'établit de lien. Ce qui est établi, c'est l'enchaînement : la cérémonie, puis le décès, quelques semaines plus tard — et la croyance que cette mort venait des femmes.

Le roi démentit, l'officier promet, les femmes continuent

Le Fon de Kom, le roi, tente une médiation. Il assiste à un rassemblement aux côtés du Divisional Officer britannique et affirme publiquement que la rumeur de vente des terres est fausse. L'officier britannique promet, lui, de suspendre la loi de culture en courbes de niveau si les femmes reprennent une vie normale.

Les femmes ne reprennent pas une vie normale. Le mouvement se poursuit, par-delà la parole du roi et la promesse de l'administration. Une partie de la littérature note d'ailleurs que les femmes de l'anlu allaient jusqu'à moquer publiquement le Fon lui-même, figure en partie sacrée dans la tradition Kom. D'autres passages en font un médiateur. Les deux lectures se tiennent sans doute ensemble : médiateur d'abord, débordé ensuite.

Janvier 1959 : quatorze sièges contre huit

Portrait de John Ngu Foncha, en costume sombre et cravate, souriant, descendant d'un avion à l'aéroport de Schiphol en 1964.
John Ngu Foncha, ici en visite officielle aux Pays-Bas en 1964. C'est lui qui prend la tête du gouvernement du Southern Cameroons après la victoire électorale de janvier 1959, portée par les griefs des femmes de Kom contre le KNC.

Harry Pot / Anefo, Nationaal Archief (CC BY-SA 3.0 NL), via Wikimedia CommonsCC BY-SA 3.0 NLSource

En janvier 1959, le Southern Cameroons vote. Sur les vingt-six sièges de la House of Assembly, le Kamerun National Democratic Party en obtient quatorze, le KNC huit, le KPP quatre. Parmi les dirigeants du KNDP figure Augustine Ngom Jua, originaire de Njinikom, dans le pays Kom, qui a fait des griefs des femmes un argument de campagne contre le KNC. Endeley reconnaît sa défaite. Le pouvoir passe à John Ngu Foncha.

Chilver et Kaberry, dans l'étude fondatrice de 1967 reprise depuis par la littérature, considèrent le mouvement des femmes de Kom comme un facteur déterminant de l'affaiblissement puis de la chute électorale du gouvernement KNC d'Endeley, en 1959 puis de nouveau en 1961.

Le mouvement ne s'éteint pas avec le scrutin. Il se poursuit par vagues jusqu'au début de 1961, après les élections de cette année-là, avant de se dissiper. Shanklin a d'ailleurs donné à son article le titre qui fixe cette durée : la rébellion des femmes de Kom, 1958-1961.

Ce qui reste

Le mouvement s'est dissipé au début de 1961. Les sources consultées ne documentent ni répression armée, ni interdiction judiciaire de l'anlu : la chronologie qu'elles établissent s'arrête sur une dissipation, pas sur une défaite. Trente ans plus tard, Eugenia Shanklin est retournée écouter les survivantes, et ce réexamen de leur témoignage a donné « Anlu Remembered », publié dans Dialectical Anthropology en 1990. L'article de Ritzenthaler, lui, avait paru dès 1960, alors que le mouvement n'était pas encore éteint.

Un point, en revanche, reste ouvert. Les sources consultées ne conservent aucune trace d'une abrogation formelle de la loi de culture en courbes de niveau, celle par laquelle tout avait commencé le 4 juillet 1958. On sait que le gouvernement qui la portait est tombé. De la loi elle-même, on ne sait pas.

Nos sources

  1. Anlu: A Women's Uprising in the British Cameroons, African Studies, vol. 19, n° 3, pp. 151-156Robert E. Ritzenthaler (1960)Consulter
  2. Anlu Remembered: The Kom Women's Rebellion of 1958-61, Dialectical Anthropology, vol. 15, pp. 159-181Eugenia Shanklin (1990)Consulter
  3. Anlu Rebellion, Oxford Research Encyclopedia of African History, Oxford University PressJacqueline-Bethel Tchouta Mougoué (2018)Consulter
  4. Women's Resistance in Cameroon's Western Grassfields: The Power of Symbols, Organization, and Leadership, 1957-1961, African Studies Quarterly, vol. 12, n° 3Henri-Pierre Kah (2011)Consulter
  5. Étude fondatrice situant l'Anlu contre le gouvernement d'E. M. L. Endeley, citée par Mougoué (Oxford)E. M. Chilver et Phyllis Kaberry (1967)
  6. An Intimate Rebuke: Female Genital Power in Ritual and Politics in West Africa, Duke University PressNaminata DiabateConsulter
  7. Cameroonian women use Anlu for social and political change, 1958-1961, Global Nonviolent Action Database, Swarthmore CollegeGlobal Nonviolent Action DatabaseConsulter
  8. Anlu (Cameroon), encyclopédie en ligne, utilisée comme squelette chronologique recoupéWikipedia (EN)Consulter

Comment nous avons écrit cette histoire

Cet article repose sur les travaux académiques consacrés à l'Anlu : l'article de Ritzenthaler, publié dès 1960 par un anthropologue quasi contemporain des faits, la relecture de Shanklin auprès des survivantes trente ans plus tard, la synthèse de Mougoué pour Oxford et l'étude de Kah sur les Grassfields. Les dates, les noms, les lieux et les résultats électoraux relèvent de l'archive et sont donnés sans réserve. Deux choses ne sont pas affirmées ici. Le nombre exact de participantes : les sources varient entre six et sept mille aux plus grands rassemblements, aucun décompte colonial n'a été retrouvé, on écrit donc « des milliers ». Et la mort de Joseph Ndong Nkwain : le lien avec les funérailles moquées est rapporté comme une croyance de l'époque, jamais comme une cause. Le sort final de la loi de culture en courbes de niveau reste inconnu : aucune abrogation formelle n'a été retrouvée. Un pourcentage de chute de la fréquentation scolaire circulant sur le web a été écarté faute de source solide.

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